“Le Rappel des oiseaux” : un pianiste et un danseur au Café de la danse à Paris

Les Pianissimes présentaient la création de cette adaptation du Journal d’un fou de Gogol, réalisée par Orianne Moretti qui signe la mise en scène, et chorégraphiée par Bruno Bouché sur des pages de Bach, Rameau et Couperin.
Mêlant piano, danse et théâtre, cette œuvre est le fruit joliment mûri d’une idée ancienne d’Olivier Bouley, administrateur des Pianissimes, de la longue amitié entre Orianne Moretti et Mathieu Ganio, étoile de l’Opéra de Paris, et de la cooptation enthousiaste du pianiste Kotaro Fukuma et de Bruno Bouché. Une vingtaine de scènes s’enchaînent pour dire avec ironie, drôlerie et émotion la frustration sociale et l’obsession amoureuse qui mènent l’antihéros Poprichtchine à la folie. Toujours présents et seuls sur la scène dépouillée, Kotaro Fukuma et Mathieu Ganio portent véritablement ensemble dans un duo équilibré le récit de ce voyage intérieur, le piano accompagnant aussi bien la danse que le texte ou se taisant parfois pour certaines scènes uniquement parlées.
On ne peut que louer la curiosité d’artistes qui sortent ainsi avec succès de leur zone – supposée – de confort. Habitué à occuper le devant de la scène, Kotaro Fukuma se fait accompagnateur attentif, retenant et s’adaptant lorsqu’il faut. Si “Le Rappel des oiseaux” tire son nom de la partition éponyme de Rameau, la musique est essentiellement celle de Bach, notamment du premier cycle du Clavier bien tempéré, très pertinent nuancier des paysages intérieurs de Poprichtchine. La technique souveraine, jamais démonstrative, le jeu d’une immense fluidité sont entièrement au service de la peinture psychologique car le pianiste a justement saisi que la richesse même de la partition conjuguée au jeu scénique de son partenaire suffisent à créer le climat juste, sans affect ou brio pianistique parasite. En témoignent notamment le tourment sans rage dans le Prélude n°2 BWV 847, ou sa modération dans la Fugue BWV 543 transcrite par Liszt.
L’exercice était peut-être plus audacieux encore pour Mathieu Ganio qui, en plus de son habit de danseur, endosse ici pour la première fois celui d’acteur. On retrouve sa présence noble et élégante et son émotion à fleur de peau, mais voici qu’en plus l’étoile parle… et convainc par sa sensibilité, sa capacité à passer d’une humeur, d’un climat à l’autre. Les talents expressifs du danseur nourrissent avec bonheur le jeu de l’acteur et si la voix n’est pas très puissante elle est nette et bien portée avec naturel. Jouant la carte de l’homogénéité avec le volet théâtral, la chorégraphie est sobrement illustrative sans assauts de virtuosité sportive, concentrée sur précision évocatrice du geste. Le seul regret est donc peut-être qu’on n’ait pas donné davantage à danser à un artiste pareil et par la même occasion davantage à jouer à un pianiste de l’envergure de Kotaro Fukuma ; c’est dire en fait comme cette excursion nous a plu. (16 mai)

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