Quand la musique investit de nouveaux espaces

Antoine Pecqueur 28/06/2016
On assiste à la multiplication de lieux divers réhabilités à des fins musicales : églises, fermes, abattoirs… deviennent des auditoriums, à l’acoustique parfois excellente. Tour d’horizon en France et à l’étranger.
Les auditeurs en quête de lieux de concerts inattendus ne seront pas déçus. A côté de l’édification de nouvelles salles, auditoriums et opéras, les espaces atypiques se sont multipliés ces dernières années. Ils participent d’une vie musicale renouvelée tout en limitant généralement les coûts de construction. Qu’offrent-ils de plus ? Sont-ils à la hauteur des attentes ?

Les sanctuaires reconvertis

Avec les châteaux, les églises ont toujours été le lieu privilégié de la musique et elles restent aujourd’hui des espaces acoustiques de prédilection pour nombre de programmateurs, à commencer par les festivals. Certaines ont perdu leur vocation liturgique pour devenir des lieux artistiques à part entière, acquérant au passage de nouvelles caractéristiques architecturales. Ainsi, la chapelle Corneille à Rouen n’est plus simplement une chapelle des jésuites du 17e siècle classée monument historique : elle se nomme désormais Auditorium de Normandie.
Propriété du conseil régional, la chapelle a fait l’objet de gros travaux de restauration depuis les années 1960. En mai 1962, un premier concert d’un orchestre de chambre parisien donne le la. Le lieu sera véritablement remis en état par la région à partir de 2004 et réhabilité en 2014 pour devenir un espace de concerts à part entière. Une première proposition architecturale avait été rejetée par la Commission nationale des monuments historiques qui avait jugé que les panneaux acoustiques suspendus au plafond et la construction d’une billetterie extérieure dénaturaient le lieu. Un compromis inévitable pour des lieux qui, même lorsqu’ils changent de destination, restent d’abord des monuments patrimoniaux.

Réhabilitation plutôt que construction

La région Normandie relance alors un appel d’offres remporté par le cabinet d’architectes bordelais King Kong. Tous les éléments de restauration et d’intervention contemporains sont destinés à améliorer les qualités acoustiques du lieu : un mobilier spécifiquement conçu pour réfléchir le son (les chaises en bois à dossier haut ainsi que les panneaux acoustiques en fond de nef qui évitent la réverbération) et un immense lustre scéno-acoutisque suspendu à la croisée du transept. Il s’agit d’une géode à deux hémisphères (esthétiquement un peu massive à nos yeux), dont l’un, en miroir, réfléchit le plan de la chapelle en anamorphose tandis que l’autre a pour fonction de limiter la réverbération. Résultat : un lieu patrimonial réhabilité pour devenir une salle de concert moderne, loges des artistes comprises, pour un coût de 6 millions d’euros hors travaux de restauration historique (vitraux, décors intérieurs, retables…).
Dans la même lignée, c’est l’église baroque Saint-Augustine à Anvers (Belgique) qui est devenue un lieu de concerts à part entière avec, comme fil rouge, une saison dédiée à la pratique historiquement informée. Cet espace a subi d’importantes adaptations : l’église donnant sur une rue passante et commerçante, les fenêtres ont été doublées d’un dispositif d’isolation acoustique. Des rideaux aux propriétés acoustiques sont ajustables sur chaque fenêtre, la température est contrôlée pour les instruments et le public, des loges sont installés dans un nouveau bâtiment adjacent. Contrairement à la chapelle Corneille, il a été décidé d’ajouter un bâtiment moderne par où entre le public. Enfin, un studio d’enregistrement complète l’espace central de la nef derrière l’autel, en étage. La programmation de musique ancienne fait écho à l’empreinte historique alors que la chapelle Corneille a fait, elle, le choix de l’éclectisme en allant jusqu’à la musique contemporaine et au jazz (on a cependant quelques doutes sur l’adaptation de l’acoustique, relativement généreuse, aux percussions ou aux cuivres…).

Le patrimoine industriel…

Le patrimoine du 19e siècle et du début du 20e siècle n’est pas en reste : même s’il est le plus souvent utilisé par les arts plastiques, avec des salles d’exposition et centres d’art “performance”, certains bâtiments constituent parfois de beaux lieux de concert. Exemples en Suisse romande, à Neufchâtel et surtout à La Chaux-de-Fonds. Les abattoirs, classés au patrimoine de l’Unesco en 1988, y ont fait l’objet d’une réhabilitation en espace d’art contemporain où des concerts sont organisés. Problème majeur : ces lieux sont de véritables cathédrales modernes où la précision du son est quelque peu difficile à obtenir. Il est donc délicat d’utiliser l’espace sans capitonner complètement le lieu, voire recréer une boîte noire à l’intérieur, à l’instar de ce qui a été fait dans les halles de la Villette à Paris, anciens abattoirs de la capitale. Autre solution : pour le Festspielhaus de Baden-Baden (Allemagne), l’ancienne gare de la ville a été réutilisée pour accueillir la billetterie et des restaurants, tandis qu’une salle mitoyenne a été construite pour les concerts ex nihilo

… et rural

L’architecture rurale inspire aussi. En témoigne la ferme de Villefavard, dans le Limousin, fondée par le pasteur Edouard Maury qui, vers les années 1870-1880, s’attacha à construire tout un modèle de mécénat social, scientifique et artistique : il créa une ferme, destinée à donner l’exemple d’une rationalisation agricole dans la région. L’exploitation, accompagnée d’un temple et d’un village, n’est pas simplement le cœur d’une entreprise économique, elle est aussi le fer de lance d’un apprentissage artistique et notamment musical avec un chœur fondé par l’une des deux filles du pasteur, Juliette Ebersolt. En 1947, elle lance la saison des concerts de Villefavard qui deviendront, cinquante ans plus tard, la Ferme de Villefavard – son petit-fils, le chef d’orchestre Jérôme Kaltenbach, en assure aujourd’hui la direction artistique. La grange à blé – parfait exemple de l’architecture rurale du Limousin – a été réhabilitée par l’architecte Gilles Ebersolt, lui aussi membre de la famille, et l’acousticien Xu (à qui l’on doit l’acoustique de la Philharmonie de Luxembourg et de la Cité de la musique de Rio de Janeiro). Aujourd’hui, elle est devenue un lieu unique de concerts et d’enregistrements, tout au long de l’année, dans une région où l’offre culturelle reste encore faible.

“So british”

Preuve que la réhabilitation n’est pas qu’une lubie de notre époque en quête d’économies : au Royaume-Uni, le plus bel exemple reste le Brighton Dome, écuries royales commandées au début du 19e siècle par le prince-régent, le futur George IV, à l’architecte William Porden, sur les plans d’un palais indien. Ressemblant plus au Taj Mahal qu’à des écuries, le Dome fut aussi le lieu fréquent de grands banquets avant d’être délaissé par la Cour. La ville propose de le racheter. Le bâtiment est réhabilité par l’architecte Philip Lockwood en salle de concert pouvant accueillir plus de 2 500 personnes tandis que le manège est, lui, transformé en Bourse du blé. Le Brighton Dome va connaître diverses fonctions par la suite : hôpital de guerre, salle de sport… jusqu’à redevenir un lieu de concerts accueillant le célèbre Brighton Festival et des orchestres comme le London Philharmonic Orchestra.

Et la nature !

La nature fait enfin bien les choses et propose quelques lieux qu’un peu d’imagination permet d’aménager aisément : cirques naturels, carrières, forêts, rivières, grottes appellent la musique ! L’intervention acoustique est généralement limitée, hormis quelques cas de sonorisation. Les roches naturelles offrent de belles conques acoustiques, notamment à Labeaume, village troglodyte de l’Ardèche méridionale, où, chaque année, se tient un festival entre ­juillet et août. Les forêts ont moins de propriétés réfléchissantes, mais elles sont aussi l’objet d’une mise en musique, avec, par exemple, le Festival des forêts de Laigue et de Compiègne, où les chambristes se prêtent à des randonnées musicales. Sans parler même d’acoustique, il faut intégrer la propre bande sonore des forêts au concert. Une forme de musique écologique ? En tout cas, l’idée d’un art soucieux de son environnement et bien loin du coût stratosphérique des salles de concert.
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