Quatre siècles de musique d’orgue

Alain Pâris 28/06/2016
Le répertoire du roi des instruments est un puits sans fond où trésors inconnus voisinent avec chefs-d’œuvre consacrés.
Ercole Pasquini (seconde moitié du 16e siècle) jouissait d’une telle notoriété que ses œuvres étaient encore copiées deux siècles après sa disparition. Mais aucune n’ayant été éditée de son vivant, la circulation de la musique manuscrite s’est éteinte progressivement, d’où l’oubli dont il commence seulement à sortir grâce à l’édition monumentale entreprise chez Suvini Zerboni sous les auspices de la Société italienne de musicologie. Originaire de Ferrare, Ercole (à ne pas confondre avec Bernardo – un siècle plus tard) fut le prédécesseur de Frescobaldi à la Cappella Giulia, à Saint-Pierre de Rome.
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Ferrare était un foyer important dans le domaine de l’orgue où Pasquini ne fut pas seulement un trait d’union entre les Vénitiens (Gabrieli) et les Romains. C’était aussi un novateur dans la conduite des voix, l’inventeur des fameuses durezze (duretés), sources de dissonances étonnantes pour l’époque. Le premier volume des œuvres complètes de Pasquini, édité par Paul Kenyon, réunit vingt-cinq pièces, pour la plupart éditées pour la première fois avec un excellent commentaire critique.

La musique d’orgue de Bach n’est plus à découvrir, elle est à redécouvrir. C’est ce qu’a entrepris Breitkopf avec sa nouvelle édition Urtext. Dernier né de la série (qui paraît dans le désordre), le volume 8 est consacré aux Chorals de Leipzig, dans une édition de Jean-Claude Zehnder. On sait que quinze des dix-huit chorals réunis dans ce manuscrit posthume ont été copiés de la main de Bach. Il existait des versions antérieures, parfois assez différentes ; cette édition réunit les versions successives (deux ou trois pour certains chorals) avec un travail éditorial sur les versions anciennes (de l’époque de Weimar) non dépourvu de surprises. Un CD-Rom présente quelques versions alternatives et la version anglaise du commentaire critique.

Le grand contrapuntiste Johann Joseph Fux, contemporain viennois de Bach, n’a laissé que peu d’œuvres pour orgue. Les sept sonates pour orgue qui lui sont attribuées ne sont que des adaptations d’époque anonymes de certaines de ses sonates en trio. Erich Beneditk s’est inscrit dans cette ligne en adaptant pour orgue douze autres sonates en trio de Fux (Doblinger). Si l’on fait abstraction des deux sonates pastorales où un bourdon nécessite l’emploi du pédalier, elles conviennent également au clavecin. Tessiture, ornements, croisement de voix sont traités à l’image des modèles anonymes d’époque.

Bärenreiter a entrepris de publier l’œuvre complète pour orgue de Théodore Dubois. La notoriété du pédagogue a longtemps occulté celle de l’organiste. Depuis quelque temps, notamment grâce aux efforts du Palazzetto Bru Zane, on jette un autre regard sur le successeur de Saint-Saëns aux grandes orgues de la Madeleine. Son œuvre est immense : plus de cinq cents titres, simplement pour l’orgue. C’est cette facilité d’écriture, la maîtrise des formes, un sens inné de l’harmonie classique et ses succès pédagogiques qui sont à l’origine « du froid dédain avec lequel » ont été accueillies ses œuvres (Journal de l’auteur, 1922). Le volume 3, édité par Helga Schauerte-Maubouet, réunit les Trois Pièces pour grand orgue et la Messe de mariage, des œuvres brillantes, façonnées par le goût Belle-Epoque, qui exploitent avec habileté les richesses de la facture symphonique en plein essor. L’édition des Trois Pièces bénéficie de sources jusqu’alors inconnues.

L’un de ceux qui ont su tirer le meilleur parti des instruments de Cavaillé-Coll reste Charles-Marie Widor. Avec ses symphonies, il place l’orgue en dehors du cadre liturgique pour en faire un instrument de concert. Tout y est grand, les proportions, le langage, les couleurs : « A l’instrument nouveau il faut une langue nouvelle, un autre idéal que celui de la polyphonie scholastique » (Avant-Propos de Ch.-M. Widor). La Symphonie n° 6 qui paraît chez Carus (édition intégrale préparée par Georg Koch) a été jouée par Widor en 1878 sur le nouveau Cavaillé-Coll du Trocadéro construit pour l’Exposition universelle. Pour son Urtext, Georg Koch s’est appuyé sur la dernière édition publiée du vivant de Widor et sur un exemplaire annoté par le compositeur après publication.

La musique pour orgue d’Edward Elgar n’a pratiquement jamais franchi la Manche. Le plus illustre représentant de la musique “victorienne” était lui-même organiste et a exercé quelque temps à Worcester, où il succéda à son père. Les Vespers Voluntaries op. 14 sont une série de miniatures qui s’inscrivent dans la tradition de la musique anglaise ancienne. Aucun effet ­brillant, nous sommes aux antipodes des fameuses Pomp and Circumstance ou de la grande sonate pour orgue qu’il écrira plus tard. Ces pièces peuvent se jouer sans pédalier et leur brièveté leur permet de s’insérer aisément à n’importe quel moment des célébrations (Carus).

A découvrir également, les 40 Choralfughetten du compositeur allemand Joseph Haas, disciple de Reger (Schott). Ces miniatures, qui dateraient de 1905-1906, n’avaient jamais été publiées jusqu’à ce jour. Le langage reste résolument tonal avec un sens de la concision absolument stupéfiant : en quelques mesures, tout est dit. Les organistes en quête de courtes interventions apprécieront.

Aux antipodes, tant pour le langage que pour les dimensions, la Symphonie initiatique op. 18 de Jean Guillou est une œuvre phare dans la production du grand organiste-compositeur qui s’est toujours attaché à faire sortir l’orgue de son cadre strictement liturgique. Conçue à l’origine pour trois orgues (1969), puis pour deux instruments (1990), en voici la version pour un seul orgue avec deux organistes (2009). Œuvre de concert et œuvre d’église simultanément, cette dernière version semble plus claire que les précédentes et permet de mieux apprécier l’approche orchestrale très colorée sans perdre le fil du dialogue.

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