Il trionfo del tempo e del disinganno de Haendel à Aix-en-Provence

Emmanuelle Haïm et Krzysztof Warlikowski font tous deux leurs débuts au théâtre de l’Archevêché, avec ce premier oratorio de Haendel. Entre véritable accomplissement musical et audacieux détournement de morale, ils offrent une lecture poignante d’une parabole pour le temps présent ardemment incarnée par une distribution à se damner.

Dépassant la confrontation entre memento mori et carpe diem, Le Triomphe du Temps et de la Désillusion selon Warlikowski est aussi un acerbe questionnement du manichéisme plombant porté par le livret. «Vanitas vanitatum », assène le moralisateur ? «Omnia vanitas », rétorque le metteur en scène comme pour dire « toi-même ».

Plus théâtralement vivante que le sermon allégorique du cardinal Pamphili, c’est ici une affaire familiale intime où le Temps et la Désillusion sont les parents d’une Beauté paumée qui fraie dangereusement avec le Plaisir, ici séducteur junky. Affaire plus vaste et contemporaine d’une jeunesse en proie à l’injonction tyrannique de l’apparence, du regard de l’autre et à l’overdose de paradis artificiels qui ouvre le spectacle. Affaire plus ambiguë aussi car ces parents, intraitables parangons de vertus au blond platine savamment entretenu et à la douteuse familiarité avec la première bimbo venue, semblent avoir quelques heures moins avouables au compteur. Affaire finalement séditieuse, la Beauté désemparée s’en remettant ici directement à Dieu par le suicide plutôt que par l’intercession de ces ministres douteux : fatale et inoubliable épiphanie conclusive quand, hagarde et improbable novice, la Beauté célèbre seule ses noces de sang avec un dieu incertain. Trahison ou réflexion, le débat est ouvert et c’est un des mérites de cette mise en scène de haute volée, soignée dans le détail et d’une profonde humanité.

C’est la même humanité vibrante et la même intensité dramatique que font entendre Emmanuelle Haïm et le Concert d’Astrée avec un quatuor de chanteurs en état de grâce et criants de vérité.

Au delà de la virtuosité superlative et de l’insolente plénitude de ces quatre voix, il y a la justesse et la richesse de leur interprétation. L’expressivité ciselée et pesée jusque dans les vocalises les plus périlleuses de Sabine Devieilhe, Beauté perdue et sous influence face à la suavité ensorcelante de Franco Fagioli, Plaisir décadent à souhait, à la fois charnel et surnaturel. L’autorité somptueuse de Sara Mingardo (la Désillusion) grâce au modelé infini de son contralto, alliée à l’implacable rayonnement de Michael Spyres, Temps stupéfiant de naturel et de conviction dans les récitatifs. Dans les mains d’Emmanuelle Haïm, l’orchestre rend également très palpable le mouvement de ces âmes, sans raide pudeur, dans l’émotion précise plutôt que la démonstration. Il y a dans cette interprétation une vérité formidable et quelque chose de musicalement très abouti.

Heureuse alchimie et réussite de cette production où la musique de Haendel sonne de bout en bout comme l’expression la plus évidente et juste du drame qui se joue sur scène. (9 juillet)

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