Ensorcelant festival Berlioz en Isère

Laurent Vilarem 29/08/2016
Le festival Berlioz de La Côte Saint-André est l’un des plus étonnants de France. Pour preuve cette année, outre une somptueuse intégrale Chopin par Abdel Rahman El Bacha, la reconstitution du concours de Rome 1828 avec vote du public à l’appui et une thématique sur la magie noire de Berlioz qui culmine avec L’Amour sorcier de De Falla par l’Orchestre d’Auvergne.

Grâce à un habile travail de son directeur Bruno Messina, le festival Berlioz tisse chaque année une vaste programmation thématique. A l’honneur de l’édition 2016, les sorcières du Dauphiné qui ont inspiré Berlioz dans son enfance, et par-delà toutes les sorcières qui parcourent son œuvre et l’histoire de la musique en général. Donné en hommage à Michel Butor, qui devait se produire en fin de festival, le concert de l’Orchestre d’Auvergne offrait tout d’abord de brèves cantates du héros régional (La Captive, La Belle Voyageuse, Zaïde) très finement rendues par la mezzo Isabelle Druet. La Pavane pour une infante défunte montrait ensuite Roberto Fores Veses en parfaite adéquation avec le style ravélien. On n’en regrettera que davantage la méforme vocale de Vincent Le Texier dans les mélodies Don Quichotte à Dulcinée. Changement de décor après l’entracte: la cantaora Antonia Contreras incarnait la gitane magicienne de L’Amour sorcier. L’Orchestre d’Auvergne surprenait une nouvelle fois par son adéquation au style du ballet flamenco de De Falla, et ce en dépit d’un léger problème de sonorisation entre l’orchestre et son hypnotique chanteuse soliste. Autre petit regret pour cette soirée par ailleurs magnifique: l’absence de surtitrages ou de synopsis dans les notes de programme pour un ballet qui fait appel à de larges plages parlées en espagnol.

Si le festival Berlioz déroule chaque année une thématique, place est par ailleurs faite à de grandes intégrales, comme ce fut le cas cette année pour le corpus complet pour clavier de Chopin en neuf concerts par Abdel Rahman El Bacha. Deux concerts nous occupent ici, tous deux exceptionnels. Sur un Bechstein incandescent, le pianiste français offre un Chopin d’une éblouissante virtuosité et d’une intensité presque douloureuse. Faisant alterner chefs-d’œuvres (Première Ballade op.23, Douze Etudes op.10) et des pièces de salon, le vainqueur du concours Reine-Elisabeth de Belgique 1978 se donne tout entier avec une concentration qui n’hésite pas à accentuer les audaces harmoniques de l’écriture de Chopin pour offrir une véritable odyssée à cœur ouvert de l’œuvre du compositeur polonais.

Le lendemain, le concert également donné à l’église de La Côte Saint-André souffrait d’un programme peut-être un peu moins dense mais témoignait de la même intensité. La palme de la soirée la plus originale revenait toutefois au concert de l’Orchestre des Pays de Savoie, dirigé par Nicolas Chalvin, qui proposait, sur l’invitation de Bruno Messina, de départager à l’aveugle les trois œuvres finalistes du prix de Rome 1828. Après une présentation d’Alexandre Dratwicki, directeur du Centre de musique romantique française, indispensable chaînon pour la recréation de ces œuvres rares (dont l’une n’avait encore jamais été entendue dans sa version orchestrale), le public dauphinois était donc invité, sans connaître le nom de leur auteur, à écouter les trois cantates inspirées du personnage d’Herminie qui concouraient en 1828. La première respirait un fort accent mozartien, avec une écriture orchestrale enjouée et efficace (il s’agira en réalité de l’œuvre de Pierre-Julien Nargeot, qui fut troisième prix). La deuxième témoignait d’une richesse instrumentale supérieure et d’un dramatisme éloquent (Guillaume Despréaux), tandis que la dernière, formidablement interprétée par la délicieuse soprano Elsa Dreisig ne cachait guère le nom de son auteur, avec des citations de la Symphonie fantastique ! Invités à jeter un haricot dans l’un des trois chaudrons posés sur le devant la scène, les spectateurs répondaient avec allégresse à ce tournoi musical. Les résultats donnés après l’entracte ne laissent aucun doute: en 2016, Berlioz n’est plus deuxième prix comme en 1828, il gagne ! (24 et 25 août)

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