Réforme des conservatoires parisiens : où en est-on ?

Philippe Thanh 07/09/2016
Le projet de réforme a été adopté par le Conseil de Paris, le 4 juillet. La réforme entre donc en application dès cette rentrée. Bruno Julliard, premier adjoint au maire de Paris, chargé de la culture, en précise les points essentiels. Nous donnons aussi la parole à un enseignant peu convaincu par cette réforme.
De nombreuses inquiétudes se sont fait jour tout au long de la genèse de cette réforme, celles de parents alarmés de la possible disparition des cours individuels au profit d’une pédagogie basée sur l’enseignement collectif, comme c’est le cas pour les centres d’animation. Celles aussi des enseignants qui se sont sentis remis en cause dans la pratique de leur métier et qui s’inquiètent de la qualité de l’enseignement qui sera dispensé dans des cours collectifs. Une situation tendue que n’a pas améliorée la publication d’un rapport de l’inspection générale de la ville de Paris préconisant la suppression des cours individuels en prétextant, parmi d’autres arguments, le risque d’abus sexuels sur mineurs (voir LM 479).
Afin de rassurer les uns et les autres, Bruno Julliard a souhaité préciser les points essentiels de la réforme qu’il a portée pendant deux ans et qui a fait l’objet, avant son adoption par le Conseil de Paris, d’une longue période de validation dans certains conservatoires parisiens : 62 expérimentations ont été menées depuis 2014, « indispensables pour apprécier et valider les orientations de réforme », précise la ville de Paris.
Nous publions aussi le point de vue d’un enseignant (qui a souhaité rester anonyme) qui reste sceptique face à cette réforme.

Bruno Julliard : « Les cours individuels seront maintenus »

L’objectif de la réforme
L’éducation artistique est l’une de nos priorités ; la réforme des conservatoires parisiens est donc pour nous essentielle parmi les projets culturels de la mandature. Les conservatoires municipaux sont un outil extraordinaire, cette réforme vise seulement à faire encore mieux avec eux. Nous y avons réfléchi pendant deux ans en associant notamment les équipes pédagogiques des conservatoires, les parents d’élèves, les groupes politiques du Conseil de Paris, et tandis que nous avons expérimenté et évaluée 62 dispositifs pendant un an.
L’objectif principal est double : d’une part accroître l’offre d’enseignement musical et, d’autre part, permettre l’égalité d’accès aux conservatoires municipaux d’arrondissement afin que chaque enfant puisse accéder à un enseignement artistique de qualité. Nous ouvrirons un nouveau conservatoire dans le 14e arrondissement en 2019 et le conservatoire du 18e sera agrandi à la fin de la mandature, mais l’augmentation du nombre de places ne suffit pas à garantir la diversité.
C’est pourquoi nous voulons amplifier l’offre de découverte de l’enseignement musical. A terme, tous les enfants de cours préparatoire bénéficieront d’un parcours de sensibilisation à la musique par les enseignants des conservatoires, en coordination avec les professeurs de la ville de Paris et en lien avec l’Education nationale. Cela permettra de franchir la barrière des usages familiaux et de rompre avec le déterminisme social et culturel.
De nouvelles filières
A la rentrée, les conservatoires proposeront – en complément de l’offre existante – une filière voix, une filière pratique instrumentale collective et une filière mixte (enseignement en lien avec les nouvelles technologies et les musiques actuelles). Je souligne que tous les cours individuels existants seront maintenus, nous ne faisons que compléter cette offre par des filières nouvelles où l’enseignement sera collectif.
L’accueil des débutants
Quelque 3 800 places seront créées d’ici 2020 (2 800 dans les conservatoires, les autres dans les centres d’animation et dans les écoles associatives). Cela portera à 8 400 le nombre de places offertes aux enfants de CE1, ce qui est supérieur à la demande actuelle (aujourd’hui, nous disposons d’un peu plus de 4 500 places pour les débutants, c’est donc une augmentation de l’offre de plus de 80 %). A terme, cela permettra de mettre fin au tirage au sort lors des demandes d’inscription. Nous allons pour cela déployer des moyens importants : 77 postes par an (en équivalent temps plein).
Par ailleurs, nous menons une réflexion, en lien avec les directeurs de conservatoire, pour voir comment ces établissements peuvent avoir une activité “hors les murs” et être ainsi plus accessibles, notamment aux enfants qui sont les plus éloignés de la culture, alors que cette rencontre avec la culture peut être déterminante pour leur devenir. Dès 2017, nous proposerons un parcours de sensibilisation musicale à une classe d’âge.
L’avenir de l’enseignement individuel
Avec l’aménagement des rythmes scolaires, les conservatoires pourront être plus présents dans les écoles. Nous augmenterons ainsi la possibilité pour les élèves d’intégrer plus tard les conservatoires. Bien évidemment, contrairement à ce que j’entends dire, ces réformes ne vont pas se traduire par une baisse du niveau de l’enseignement. Il faut tenir les deux bouts de la chaîne : aller vers davantage de démocratisation et conserver la même exigence de qualité. La ville de Paris est favorable à l’ouverture de davantage de Cham (classes à horaires aménagés musique, où sont inscrits actuellement 355 élèves), mais cela doit faire l’objet d’une discussion avec le ministère de l’Education nationale. Cela ne remet pas en cause des dispositifs universels comme le parcours de sensibilisation musicale en cours préparatoire qui touchera dès l’an prochain les 17 000 élèves de CP de l’école publique à Paris.
Le rapport de l’inspection générale

Ce rapport n’a rien à voir avec la réforme des conservatoires. Et en tout état de cause, la ville de Paris est hostile à ses conclusions sur la suppression des cours individuels. Pour autant, il est bon que l’inspection générale puisse continuer de tra­vailler en toute indépendance.

Contrepoint : le témoignage d’un enseignant

Je fais suite à l’article A Paris, les enseignants sur le pavé (LM480). Il y est écrit que « l’offre de cours collectifs complétera, sans la supplanter, l’offre des cours individuels ».
• Rappel du contexte : la ville de Paris a prévu d’augmenter significativement le nombre d’inscrits dans les conservatoires municipaux d’arrondissement (CMA) à coût constant (c’était déjà l’un des objets de la deuxième mandature du précédent maire, Bertrand Delanoë).
• Dans les faits, voici ce qui se passe au conservatoire du 10e arrondissement, ainsi que dans d’autres CMA.
Une de nos collègues, professeur de violon, a pris sa retraite en juin dernier. Elle enseignait 16 heures + 4 heures supplémentaires par semaine. Elle sera remplacée par une autre violoniste, professeur d’enseignement artistique, qui n’assurera que 8 heures de cours au conservatoire du 10e. Les élèves qui ne pourront avoir cours avec elle seront répartis dans les classes des collègues du même conservatoire.
Bilan de l’opération : le conservatoire perdra 12 heures × 2 = 24 heures de cours individuels de violon. (12 heures que la nouvelle collègue ne fera pas et 12 heures pendant lesquelles les autres collègues ne pourront accepter de débutants ou autres…)
Ainsi, Bruno Julliard peut bien répéter que les cours individuels sont maintenus, il n’en reste pas moins qu’arithmétiquement, en prenant l’exemple de débutants jusqu’à la cinquième année qui ont une demi-heure de cours individuel hebdomadaire, cela fait 48 enfants à qui est supprimée la possibilité de commencer ou de poursuivre l’étude du violon dans de bonnes conditions au conservatoire du 10e.
• Commentaires
– Aspect financier : 48 enfants commençant en cours collectif de 12 ne représentent que quatre heures de cours, donc une substantielle économie.
– Aspect pédagogique : il serait intéressant de relever les défauts qui seront fixés au terme de la première année. A mettre en regard de l’affirmation qui suit dans votre article : « Le projet de réforme vise à ce que, d’ici 2020, tous les enfants qui ont envie d’apprendre la musique puissent bénéficier d’un enseignement d’excellence dans nos conservatoires. » Lorsque l’on est mal installé sur l’instrument au départ, on n’a certainement pas les mêmes chances et possibilités de progresser, car on sera limité par les mauvaises positions acquises dans les premiers instants et que le corps “fixe” très rapidement.

Conservatoires municipaux : l’offre d’enseignement en quelques chiffres

Plus de 20 000 élèves sont accueillis chaque année dans les conservatoires municipaux ;
3 000 nouvelles places ont été créées entre 2008 et 2014 avec l’ouverture de trois nouveaux conservatoires dans les 12e, 13e et 17e arrondissements ;
3 300 nouvelles places seront bientôt offertes avec l’ouverture du nouveau conservatoire du 1er arrondissement, inauguré cette année dans le centre de Paris, et celle d’un nouvel établissement dans le 14e arrondissement ;
82 postes créés d’ici 2020 dont :
– 5 postes administratifs dans les conservatoires (coordination et accueil des groupes) ;
– près de 3 500 heures (16 équivalents temps plein, ETP) financées pour le parcours de sensibilisation musicale en septembre 2016, pour arriver en 2018 à 22 153 heures (35 ETP) en année pleine ;
– 2 160 heures (10 ETP) financées pour le déploiement des nouvelles filières collectives en septembre 2016, pour arriver en 2020 à 26 500 heures (42 ETP).
(source : ville de Paris)

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