Quand la musique est une affaire de famille

Suzanne Gervais 27/09/2016
Les familles de musiciens fascinent : les Bach, les Couperin, les Philidor… Plus récemment, le pianiste Georges Cziffra et son fils, chef d’orchestre, ou encore les violonistes David et Igor Oïstrakh. Tour d’horizon – non exhaustif ! – de musiciens d’aujourd’hui pour qui la musique est aussi une affaire de famille.
Dans l’histoire de la musique, les exemples ne manquent pas. A commencer par le plus célèbre d’entre eux, celui de la prolifique dynastie Bach, qui fit la fierté de Leipzig. Le fils de Mozart, Franz Xaver Wolfgang, pianiste de son état, eut moins de chance et ne sortit pas de l’ombre prodigieuse qui s’étendait sur lui. Sa vie durant (1791-1844), il resta le fils d’un père qu’il n’avait pas connu… La dynastie Philidor a donné, sur deux générations, 14 musiciens, dont 9 compositeurs ! Les talents du hautboïste Michel Danican étaient très appréciés de Louis XIII, qui l’avait surnommé “Filidori” en référence au virtuose italien. C’est son petit-fils, François-André Danican (1726-1795), dont le nom est gravé sur la façade du palais Garnier, qui est aujourd’hui le plus connu : il composait, jouait de la flûte, du hautbois et… excellait aux échecs ! Beethoven était, lui aussi, issu d’une lignée de musiciens. Comme chez les Bach, la musique était le gagne-pain de la famille depuis plusieurs générations. Louis, le grand-père, était maître de chapelle du prince-évêque de Bonn. Egalement musicien, mais alcoolique notoire, le père de Beethoven projeta ses ambitions musicales frustrées sur son fils, à qui il enseigna très tôt le piano avec rigueur et sévérité. Autrefois, si les parents décidaient que leurs enfants seraient musiciens, ils l’étaient. Aujourd’hui, la musique est un choix personnel.

Tels parents, tels enfants ?

Pourtant, les familles de musiciens ont toujours existé : les Menuhin, les Serkin, les Stern… chez qui les frères et sœurs ou les enfants ont parfois eu du mal à se faire un nom ou tout simplement une place dans l’ombre glorieuse de leur père ou de leur aîné. Aujourd’hui les Savall, les Capuçon, les Queyras… continuent la tradition dans des relations plus apaisées. La musique n’est-elle pas avant tout affaire de partage ? A ce titre, quoi de plus naturel que d’y associer la famille ? Contrairement au médecin qui cesse de pratiquer son activité quand il rentre chez lui, le musicien travaille son instrument à la maison. « La sensorialité des enfants qui ont grandi dans une atmosphère baignée de musique est particulièrement accrue, souligne la psychanalyste Isabelle Martin-Kamieniak. Ce bain sensoriel précoce favorise une connaissance intuitive de la musique. » Combien de fois avons-nous entendu un musicien célèbre raconter son parcours en commençant par cette phrase : « Il y avait toujours de la musique à la maison… » ?
Chez les chanteurs, le passage du flambeau de parent à enfant est monnaie courante. On n’oubliera pas la tribu Garcia dont le tyrannique pater familias Manuel Garcia, ténor, compositeur et impresario, fut éclipsé par ses deux filles, Maria Malibran, l’égérie de Bellini et de la génération romantique, et Pauline Viardot pour qui Berlioz adapta l’Orphée de Gluck et qui inspira Consuelo, la cantatrice virtuose de George Sand, héroïne du roman éponyme. Leur frère, Manuel II, n’atteignit pas à la même gloire même s’il fut un professeur de chant reconnu en son temps et mourut en 1906… Plus récemment, Montserrat Marti, 43 ans et fille de la soprano Montserrat Caballé, a hérité de la même tessiture que son illustre mère… mais aussi de son prénom ! Complices, les Montserrat mère et fille se sont produites régulièrement en duo dans les années 1990. Nathalie Stutzmann a, elle aussi, commencé le chant avec sa mère, la soprano Christiane Stutzmann. Entre la mère et sa fille contralto, on peut supposer que l’écart d’ambitus et de répertoire annihilait toute velléité de compétition ! La fille mène, depuis, sa carrière dans différentes directions : soliste, mais aussi chef d’orchestre de l’ensemble Orfeo 55, qu’elle a créé en 2009.

Faire (doublement) ses preuves

Mais il est loin d’être facile de se faire un nom dans le même domaine qu’un parent illustre. Pour Isabelle Martin-Kamieniak, la transmission intergénérationnelle d’un héritage musical pose la délicate question de l’identification. « Un enfant qui héritera du savoir musical de l’un de ses parents ne doit pas être dans l’imitation ou la répétition. Il lui faut prendre assez de recul pour s’approprier cet héritage familial. » Deux disciplines particulièrement concurrentielles posent la question de la compétition parent-enfant : le piano et la direction d’orchestre. Force est de constater que les chefs d’orchestre sont souvent des personnalités charismatiques et que les places à la tête des orchestres sont rares. Des interprètes issus d’une même famille se produisent volontiers ensemble tandis qu’un chef d’orchestre mène, par essence, une carrière solitaire. Fils de Michel Plasson, Emmanuel Plasson, 51 ans, choisit d’abord une carrière de violoniste, mais, à 30 ans, il se tourne vers la direction d’orchestre. « C’était un choix tout naturel. J’ai grandi dans un environnement musical total, j’assistais aux répétitions de l’orchestre du Capitole de Toulouse », se souvient-il. C’est aux Etats-Unis qu’il décide de faire ses classes. « Prendre de la distance m’était nécessaire, confie-t-il. Etre le fils d’un chef célèbre dont la personnalité est si forte n’est pas facile. Il faut être prudent ! » Pendant ses études outre-Atlantique, il prend conscience que l’héritage paternel est présent, malgré lui : « Par mimétisme, j’avais acquis certains réflexes face à un orchestre. J’avais en fait beaucoup appris en regardant mon père… mais sans le savoir ! » Emmanuel Plasson mène aujourd’hui l’essentiel de sa carrière à la tête de phalanges anglo-saxonnes : « J’ai déjà dirigé en France, mais c’est encore délicat. Il me faut doublement convaincre le milieu professionnel : on est vite soupçonné de favoritisme. Les institutions commencent seulement à admettre que je suis un chef d’orchestre à part entière, avec ma personnalité propre. » Des contre-exemples existent malgré tout : bien que fils du célèbre chef d’orchestre estonien Neeme Järvi, Paavo Järvi est l’une des grandes figures de la scène musicale internationale. Sans oublier l’actuel directeur musical de l’Opéra de Paris, Philippe Jordan, qui s’est longtemps consacré au répertoire germanique pour se démarquer de son père, Armin Jordan, grand spécialiste de la musique française.

Quand la fratrie s’en mêle

Les frères Capuçon, violon et violoncelle, les sœurs Labèque au piano, les sœurs Nemtanu au violon, les frères La Marca à l’alto et au violoncelle… Les fratries musiciennes font parler d’elles. Certaines optent pour des carrières séparées, comme Renaud et Gautier Capuçon qui dosent savamment les concerts qu’ils donnent ensemble, d’autres font au contraire de leur lien familial un véritable argument marketing. Lorsqu’ils se sont lancés dans une carrière soliste, l’altiste Adrien La Marca, 28 ans, et son frère, le violoncelliste Christian-Pierre, 33 ans, ont préféré séparer leurs chemins : « Ne pas tout construire à deux nous a permis de garder une relation saine », explique Adrien. Maintenant que leurs carrières sont installées, les deux frères donnent une vingtaine de concerts ensemble chaque année. « C’est très facile de jouer ensemble : on se connaît. On se regarde… et on a compris ce que l’autre veut ! C’est un gain de temps en répétition et un sixième sens précieux en concert », explique Adrien. « Mais, comme dans toutes les familles, on se querelle. Sans quoi nous ne serions pas frères ! » Il en va de même pour Deborah et Sarah Nemtanu. Si elles jouent ensemble depuis leur plus jeune âge, c’est surtout en privé. Elles ont choisi de se consacrer à leur carrière respective avant de songer à des projets communs. La première est violon solo à l’Orchestre de chambre de Paris, l’autre à l’Orchestre national de France. En 2014, elles ont enregistré leur premier disque ensemble.
Katia et Marielle Labèque ont fait le choix inverse : elles se sont spécialisées dans le répertoire pour piano à quatre mains et pour deux pianos, et se produisent uniquement en duo depuis la fin des années 1960. Elles paraissent d’ailleurs si fusionnelles à la scène que le public les prend souvent pour des jumelles ! Deux ans les séparent pourtant. C’est leur mère, la pianiste Ada Cecchi, elle-même élève de Marguerite Long, qui leur a donné leurs premières leçons de piano. La psychanalyste Isabelle Martin-Kamieniak insiste sur les potentiels bienfaits de la pratique musicale au sein d’une fratrie. « Faire de la musique ensemble crée un effet de groupe qui vient apaiser les affects et les désirs inconscients de rivalité. La musique est unificatrice ! »

Dynasties d’aujourd’hui

Certaines familles comptent encore des musiciens sur plusieurs générations. Artistes de père en fils, les Casadesus en sont à la cinquième génération de chefs, interprètes et compositeurs. Jean-Claude, chef de l’Orchestre national de Lille pendant quarante ans, petit-fils du compositeur Henri Casadesus, neveu du pianiste Robert, et père de Caroline, soprano, a mesuré le changement de rapport à la musique au sein de sa propre famille. Il raconte que ses parents l’ont laissé décidé de son métier, tandis que, cinquante ans plus tôt, son arrière-grand-père, guitariste amateur, avait voulu que ses treize enfants deviennent musiciens. Les neuf qui ont survécu le sont tous devenus. C’était un professeur de musique doublement exigeant, qui n’hésitait pas à les ­réveiller en pleine nuit pour une dictée de notes ! Fils de Caroline, le pianiste Thomas Enhco, 28 ans, ne compte plus les souvenirs musicaux de son enfance : « Je me rappelle parfaitement de l’énergie qui se dégageait des concerts que dirigeait mon grand-père. J’ai été immédiatement attiré par ce monde. Souvent, je m’endormais au concert, mais pas parce que je m’y ennuyais : parce que je m’y sentais bien. » A trois ans, sa mère lui met un violon dans les mains. « Elle voulait que la musique soit une hygiène de vie, aussi naturelle que de se brosser les dents ! » se rappelle Thomas. Lorsqu’elle se remarie avec le violoniste Didier Lockwood, Thomas et son frère David découvrent le jazz. L’un au piano, l’autre à la trompette. « A 9 ans, c’était clair : je serais musicien. A 12 ans, j’ai commencé à suivre ma scolarité par correspondance, pour travailler mes deux instruments. » Même tradition familiale chez les Borsarello : les trois frères Jean-Luc, Jacques et Frédéric, respectivement violoniste, altiste et violoncelliste, ont fondé un trio à leur nom en 1978. « Nous avons sillonné le monde pendant quinze ans, se souvient Frédéric. Le trio à cordes est une formation très difficile. Jouer entre frères est un avantage incontestable. » Mêmes affinités musicales, même accent du midi… « Jamais un musicien extérieur n’est venu flétrir l’unité des trois frères, plaisante le violoncelliste. Mais les aléas de la famille sont là : on ne se loupe pas ! » La génération suivante a pris le relais : ses neveux Hugues, violoniste, Gauthier, contrebassiste et spécialisé dans la vente d’instruments de valeur, Céline, violoncelliste… Son fils est timbalier à l’Orchestre du Capitole de Toulouse. Son nom ? Jean-Sébastien Borsarello. Initiales : JSB.

Jouer en famille : un plaisir et une exigence

Tous tombent d’accord : les concerts entre musiciens d’une même famille sont un plaisir et l’occasion de progrès. Pourquoi s’en priver ? Depuis dix ans, chaque été, les membres de la famille Clément partent en tournée et se produisent dans plusieurs festivals. François, le père, est organiste titulaire à la cathédrale de Clermont-Ferrand et la mère, Odile, est hautboïste amateur. Leurs six enfants sont musiciens, dont cinq professionnels. Pascale est spécialisée dans la musique ancienne et joue de la viole de gambe et du violoncelle baroque, Marie est contrebassiste co-soliste de l’Orchestre philharmonique de Radio France, Agnès est harpiste soliste du théâtre de La Monnaie à Bruxelles et vient de remporter le premier prix du concours de l’ARD, Hélène est altiste et Anne, la benjamine, est violon solo à l’Orchestre national des Pays-de-la-Loire. Le seul garçon, Antoine, est ingénieur, mais continue de pratiquer le cor. Le Concert Clément est né en 2006, pour des raisons très pragmatiques : « Notre fille Marie a eu besoin d’une belle contrebasse, pour poursuivre ses études, raconte Odile. Nous n’avions pas les moyens de la lui offrir, alors nous avons décidé de partir en tournée sur les routes de France, pendant les deux mois de vacances d’été ! » Le pari est gagné : avec ces concerts en plein air, la famille récolte au chapeau de quoi financer la contrebasse. « C’était une expérience formidable ! se souvient Marie. Nous avons décidé de continuer. » L’époux de Marie, flûtiste professionnel, a rejoint l’ensemble familial. « C’est une chance d’avoir pu jouer autant, confie Marie. Dès mon adolescence, je me produisais avec ma famille dans des conditions professionnelles : une très bonne école pour gérer le trac ! » La contrebassiste se souvient aussi de l’émulation à la maison : « Pas de rivalité entre nous, on s’entraidait beaucoup. Travailler avec ma sœur altiste m’a permis de progresser plus vite… et vice versa ! »

La famille, jardin secret musical

Les Delangle perpétuent, eux aussi, la longue tradition des familles de musiciens. Le saxophoniste Claude Delangle et son épouse Odile Catelin-Delangle, professeur de piano à l’Ecole normale de Paris, ont quatre enfants. L’aînée, Pascale, est amateur, avec un prix de conservatoire en alto. Les trois autres sont musiciens professionnels ou en devenir. Rémi, 32 ans, est clarinette solo à l’orchestre de la Garde républicaine ; Blandine, 22 ans, étudie le basson français au Conservatoire de Paris et Geneviève prépare son DEM de violon au conservatoire de Cergy-Pontoise. « Nous sommes les premiers musiciens de nos familles respectives, explique Claude Delangle. Ma femme et moi appartenons à la génération Landowski, l’époque de la grande ouverture des conservatoires et d’un accès facile à la musique ! » Les membres de la famille Delangle jouent ensemble, pour le plaisir, depuis plusieurs années : « Notre formation est peu courante ! admet Claude. Nous arrangeons des pièces et jouons aussi à deux ou trois ». Ils participent, par exemple, au premier Concours musical des familles, en 2011. Pour Claude Delangle, la pratique familiale de la musique est thérapeutique : « Il est fondamental, pour des musiciens professionnels, de conserver une pratique amateur de la musique. Il ne faut pas considérer notre art dans un unique objectif de programmes de concert ou de concours… La famille permet de conserver un jardin secret musical ». Un éden nécessaire à l’inspiration et à la durée de la passion.
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