Dans les Hauts-de-Seine, sept établissements pour une seule agglomération

L’agglomération du Grand Paris Seine Ouest compte sept conservatoires. Une densité exceptionnelle pour un territoire aussi restreint (32 kilomètres carrés) ! A côté du CRR de Boulogne-Billancourt, trois CRD fonctionnent chacun en binôme avec un autre conservatoire.
La communauté d’agglomération du Grand Paris Seine Ouest, devenue établissement public territorial le 1er janvier, regroupe huit villes… et compte sept conservatoires : ceux de Boulogne-Billancourt, Chaville, Issy-les-Moulineaux, Meudon, Sèvres, Vanves et Ville-d’Avray. Une densité rare en France. Seule Marnes-la-Coquette, la plus petite commune de l’agglomération (1 673 habitants en 2013), n’a pas de conservatoire.
Dans ce territoire huppé de 310 000 habitants, situé au sud-ouest de Paris, dans le département des Hauts-de-Seine, les conservatoires ont profité du développement économique de la zone. Mais aussi de la proximité avec les grands ensembles et orchestres parisiens, pourvoyeurs de professeurs de qualité. Le cas de Ville-d’Avray est à ce titre exemplaire. Cette petite ville (12 000 habitants) abrite un CRD, l’un des plus petits de France (482 élèves) grâce à l’arrivée du compositeur Jean-Louis Petit à la direction de l’établissement dans les années 1970. En faisant venir des collègues musiciens de l’Ensemble intercontemporain, il a offert au conservatoire un enseignement haut de gamme.

Un fonctionnement en binôme

Depuis la rentrée 2015, ces établissements fonctionnent officiellement par binôme. Chaville, Vanves et Sèvres sont tenus de collaborer avec l’un des trois CRD – Ville-d’Avray, Issy-les-Moulineaux et Meudon. Grégoire de La Roncière, maire de Sèvres et vice-président de l’agglomération chargé de la culture, ne cache pas que ce tissage territorial entre conservatoires répondait à des impératifs économiques : « En quatre ans, les dotations de l’Etat ont baissé de 64 % dans nos conservatoires », précise-t-il.
Mais ce n’était pas la seule motivation de l’agglomération. Certains conservatoires municipaux n’ont pas les moyens d’enseigner certains instruments rares, ou d’offrir un troisième cycle fourni – sans parler du diplôme d’études musicales, chasse gardée des CRD et CRR. Le rapprochement avec un conservatoire qui les propose ne peut que profiter aux élèves de conservatoires municipaux, appelés à se déplacer au gré de leur cursus entre les lieux. Au total, une cinquantaine de disciplines sont proposées par les sept établissements. Issy-les-Moulineaux, par exemple, possède des classes d’écriture ou de comédie musicale qui profitent au conservatoire de Vanves. De son côté, Vanves met à disposition des élèves d’Issy son département de musiques actuelles ou ses classes de théâtre.
Former des binômes doit aussi encourager les projets conjoints entre professeurs. Les conservatoires de Vanves et d’Issy-les-Moulineaux ont, par exemple, réuni sur scène 80 musiciens pour un concert Stravinsky. Ils ont aussi monté un opéra rock, Tommy, qui a mobilisé toutes leurs forces vives. Les élèves des classes d’orchestration avaient reconstitué la partition perdue de Tommy telle que montée par le London Symphonic Orchestra en 1972. Des élèves, épaulés par l’école Atla de musiques actuelles à Paris, ont ensuite répété toute l’année pour le présenter. Preuve que la pâte a bien pris, les projets communs seront encore plus nombreux cette année entre Vanves et Issy : jazz, musique ancienne, opéra Bastien et Bastienne de Mozart…

Des inquiétudes vite dissipées

Les avantages d’un rapprochement ont été compris depuis longtemps par les communes qui composent l’agglomération. Elles ont ainsi transféré la compétence de l’enseignement de la musique, de la danse et du théâtre à l’agglomération dès 2005. Alors que d’autres pans de la politique culturelle sont restés aux mains des communes – cinéma, théâtre…
Bien sûr, ces rapprochements ne se sont pas faits sans crainte. Certains professeurs d’établissements non classés se sont inquiétés d’une hypothétique baisse de niveau de leur enseignement. Et certains professeurs de CRC se méfiaient de supposés donneurs de leçons venus des CRD. « Notre rôle n’est pas d’être dans une concurrence stérile », observe Benoît Schlosberg, directeur du CRD d’Issy, qui a dû parfois manier l’art du compromis. Alors que les examens de fin d’année se tenaient le plus souvent en avril à Vanves et en juin à Issy, les professeurs ont accepté de les retarder pour l’un, de les avancer pour l’autre, pour que les examens soient désormais communs aux deux établissements. A Chaville et à Ville-d’Avray, les professeurs ont même suivi une formation de l’Ariam Ile-de-France pour apprendre à fonctionner comme une seule équipe.

Un CRR tourné vers le troisième cycle

A Boulogne-Billancourt, ville d’Albert Kahn et d’André Malraux, le CRR a une histoire prestigieuse. Il fut d’ailleurs un temps dirigé par le compositeur Marcel Landowski, initiateur du système actuel de conservatoires en France. Il a aujourd’hui pour particularité de former un très grand nombre de professionnels. Il abrite de surcroît un pôle supérieur d’enseignement artistique conjoint avec Paris, une suite logique pour lui. « Nous sommes en quelque sorte en binôme avec le CRR de Paris pour le pôle supérieur, remarque Marie-Pierre Mantz, directrice de l’établissement. Et nous n’avons pas les mêmes missions que les autres conservatoires de l’agglomération. Nous préparons à l’enseignement supérieur. La qualité historique de son enseignement fait que le CRR a la particularité d’avoir plus d’élèves de troisième cycle que de premier ou second cycle. » Ordinairement, c’est le contraire dans les autres conservatoires, qui reçoivent davantage de très jeunes élèves et en voient beaucoup partir au fil du temps. « Nous avons une identité et nous la défendons », assure Marie-Pierre Mantz. La directrice a, par exemple, symboliquement obtenu que la saison culturelle de son conservatoire soit imprimée sur une brochure distincte, et non incluse dans le programme des conservatoires de l’agglomération.

De nouveaux bâtiments en vue

Les parents d’élèves de Boulogne-Billancourt ont regardé avec appréhension l’inclusion du CRR dans un ensemble plus vaste. « J’espère que le CRR de Boulogne ne perdra pas son identité et sa spécificité, souligne Philippe Le Faure, président de l’association des parents d’élèves. C’est un établissement d’exception, l’un des meilleurs conservatoires français. Ses élèves viennent de toute la France. Il est, en plus, très ouvert sur la ville, avec 200 manifestations gratuites par an et ouvertes à tous. »
Grégoire de La Roncière se veut rassurant sur le devenir du conservatoire : « Il faut préserver l’excellence de la formation de Boulogne-Billancourt sur notre territoire. » Preuve de sa bonne volonté, l’agglomération planche sur la construction d’un nouveau bâtiment pour Boulogne. Certes, l’actuel conservatoire, inauguré dans les années 1970, a ses atouts, tels que son auditorium ou sa gigantesque médiathèque, dans laquelle les élèves peuvent écouter le vaste répertoire du conservatoire en streaming. Mais il manque de salles et est, de l’avis de beaucoup, un peu caché dans la ville.
L’agglomération a également mis en chantier la rénovation du conservatoire de Meudon Marcel-Dupré (l’organiste résidait dans cette commune). L’établissement devrait rouvrir en octobre avec une nouvelle bibliothèque, de nouvelles salles et un auditorium équipé d’un nouvel orgue. Meudon fonctionne, pour sa part, en binôme avec le conservatoire de Sèvres. Ce qui n’a rien de surprenant, puisque les deux établissements sont distants de seulement deux kilomètres.
A Boulogne-Billancourt, la directrice a lancé, de concert avec les autres établissements de l’agglomération, un DEM jazz ouvert, cette année, aux musiques improvisées, poursuivant la tradition d’innovation pédagogique et de créativité qui colle au conservatoire. Elle encourage aussi ses étudiants à s’ouvrir à d’autres esthétiques : musique ancienne, percussions africaines, jazz… Elle offre aussi la possibilité à certains étudiants de se former à la direction de chœur d’enfants, qui pourront à terme proposer leurs services à la commune. Un partenariat avec Insula Orchestra, l’ensemble de Laurence Equilbey, est aussi sur les rails. Et un laboratoire de composition a fait son apparition, avec des instrumentistes qui jouent les créations des apprentis compositeurs.

Deux conservatoires, un seul directeur

L’un des binômes de Grand Paris Seine Ouest a la très rare particularité d’avoir un directeur pour deux structures, le CRC de Chaville et le CRD de Ville-d’Avray. L’idée est venue du directeur de Chaville, Cédric Perrier. Plus d’un an auparavant, il a proposé ses services à l’agglomération pour Ville-d’Avray alors que le poste de directeur de ce dernier conservatoire était vacant. Poste qu’il a obtenu, le tout sans augmentation… « On le fait d’abord par amour de la musique, explique-t-il. Il ne faut pas se leurrer. L’économie actuelle fait que l’on ne pourra plus conserver le même nombre d’élèves ou de conservatoires sur notre territoire. La priorité, c’est que les enfants ne pâtissent pas de ces rapprochements. Mutualiser certains postes administratifs permet de faire des économies. »
A terme, l’idée est même de ne constituer plus qu’un seul conservatoire avec les deux structures. Les deux sont “complémentaires”, assure Cédric Perrier. Chaville propose des cours qui n’existaient pas à Ville-d’Avray, tels que le clavecin, le trombone ou la harpe, ou des cursus uniques, comme une filière pour les enfants qui ont un handicap mental, ou encore l’association Accord majeur, qui monte des opérettes et des comédies musicales. Ville-d’Avray, de son côté, fera profiter Chaville de ses classes de chant et de musique assistée par ordinateur. Ce rapprochement permettra à Ville-d’Avray de conserver son label CRD. Un label clairement menacé par l’absence de certaines disciplines et des locaux inadaptés.

Vanves renonce au label CRD

Le conservatoire de Vanves pourrait, lui, obtenir sans difficulté un label départemental. Il enseigne en effet le théâtre, la danse – classique, jazz et contemporaine –, le jazz, les musiques actuelles, mais aussi un nombre important de disciplines classiques et de nombreux instruments de musique ancienne. « On dit souvent que Vanves est le conservatoire des musiques actuelles, ce qui est vrai, mais il n’est pas que cela », remarque Philippe Duperdu, son directeur.
Vanves bénéficie en outre d’un très beau bâtiment, inauguré en 2015. Il a permis de rassembler les enseignements en un seul lieu, de favoriser les rencontres entre professeurs, ou encore d’encourager la programmation d’une saison artistique grâce à son auditorium de 221 places.
C’est en réalité un choix de la direction de ne pas avoir sollicité le label CRD auprès du ministère de la Culture. Elle a calculé qu’elle risquait de perdre des subventions dans l’opération. Quant aux élèves de Vanves qui souhaitent passer leur DEM, il leur suffit de se rendre aux CRD d’Issy-les-Moulineaux ou Ville-d’Avray, avec qui les liens sont étroits. Le directeur de Vanves, Philippe Duperdu, a désormais pour objectif, à moyen terme, de proposer davantage d’heures de musique dans les écoles de la commune.
Les musiciens du conservatoire partenaire de Vanves, celui ­d’Issy-les-Moulineaux, peuvent profiter eux aussi de locaux dernier cri, grâce à une rénovation terminée en 2012. Le résultat ? Quatre mille mètres carrés de surface, une belle médiathèque, des salles de répétition pour les ensembles… Ces locaux ont attiré jusqu’à l’orchestre des Champs-Elysées, qui cherchait des salles pour répéter. Flairant une belle opportunité, le directeur, Benoît Schlosberg, a accepté de l’accueillir en échange d’actions pédagogiques assurées par les musiciens. L’orchestre a ainsi déjà sensibilisé les élèves d’Issy aux symphonies de Beethoven, et ouvre ses répétitions aux élèves. Avec tant d’atouts dans leur manche, les conservatoires du Grand Paris Seine Ouest ne perdront pas leur attractivité de sitôt.

Fiche technique

Boulogne-Billancourt
Statut : CRR
Date de création : 1953
Direction : Marie-Pierre Mantz
Nombre d’élèves : 1 359
Professeurs : 119
Personnel administratif et technique : 33
Budget (2015) : 7 487 813 euros, dont subventions : GPSO : 6 362 936 euros ; département : 162 100 euros ; Etat : 291 116 euros
Adresse : 22 rue de la Belle-Feuille, 92100 Boulogne-Billancourt • Tél. : 01 41 31 83 44

Chaville
Statut :  établissement non classé
Date de création : 1981
Direction : Cédric Perrier
Nombre d’élèves : 712
Professeurs : 39
Personnel administratif et technique : 4,5
Budget (2015) : 1 527 215 euros, dont subventions : GPSO : 1 349 587 euros ; département : 29 920 euros
Adresse : 3 parvis Robert-Schuman, 92370 Chaville • Tél. : 01 46 29 51 64

Issy-les-Moulineaux
Statut : CRD
Date de création : 1982
Direction : Benoît Schlosberg
Nombre d’élèves : 1 352
Professeurs : 66
Personnel administratif et technique : 11
Budget (2015) : 3 035 935 euros, dont subventions : GPSO : 2 674 428 euros ; département : 81 566 euros
Adresse : 11-13 rue Danton, 92130 Issy-les-Moulineaux • Tél. : 01 41 09 99 30

Meudon
Statut : CRD
Date de création : 1972
Direction : David Zambon
Nombre d’élèves : 744
Professeurs : 43
Personnel administratif et technique : 6
Budget (2015) : 1 872 724 euros, dont subventions : GPSO : 1 617 362 euros ; département : 47 000 euros
Adresse : 7 bd des Nations-Unies, 92 190 Meudon • 01 46 29 32 96

Sèvres
Statut : CRC
Date de création : 1992
Direction : Michel Torreilles
Nombre d’élèves : 691
Professeurs : 29
Personnel administratif et technique : 3
Budget (2015) : 1 026 844 euros, dont subventions : GPSO : 814 989 euros ; département : 31 980 euros
Adresse : 8 avenue de la Cristallerie, 92 310 Sèvres • 01 45 34 73 60

Vanves
Statut : établissement non classé
Date de création : 1921
Direction : Philippe Duperdu
Nombre d’élèves : 756
Professeurs : 44
Personnel administratif et technique : 8
Budget (2015) : 1 449 251 euros, dont subventions : GPSO : 1 250 132 euros ; département : 26 163 euros
Adresse : 17-21 rue Solferino, 92 170 Vanves • 01 46 29 44 80

Ville-d’Avray
Statut : CRD
Date de création : 1972
Direction : Cédric Perrier
Nombre d’élèves : 482
Professeurs : 36
Personnel administratif et technique : 4,5 Budget (2015) : 1 366 144 euros, dont subventions : GPSO : 1 208 627 euros ; département : 40 000 euros
Adresse : 10 rue de Marnes, 92410 Ville-d’Avray • 01 46 29 94 90

 

Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous