Les adieux de Jean-Claude Casadesus à l’Orchestre national de Lille

Après 40 ans d’une activité déployée dans le monde entier, le directeur-fondateur de l’Orchestre national de Lille a symboliquement transmis le flambeau à son successeur Alexandre Bloch au cours d’une soirée de « passation et de bienvenue » que les musiciens se sont partagées dans l’auditorium du Nouveau Siècle.

Lorsque le secrétaire d’Etat Michel Guy, chargé de la Culture dans le premier gouvernement Chirac, s’avise en 1975 qu’il est souhaitable, « éventuellement possible » de sauver l’Orchestre radio-symphonique de Lille-Nord-Picardie, personne ne mise un franc sur l’avenir de cette phalange moribonde que le plan de refonte de l’ORTF condamne alors à plus ou moins brève échéance. Personne, sauf Jean-Claude Casadesus à qui l’Etat destine ce « cadeau empoisonné » (sic). Frais émoulu de l’Orchestre des Pays-de-la-Loire, qu’il avait créé avec son maître Pierre Dervaux, l’ex-chef permanent de l’Opéra de Paris, ancien directeur musical du théâtre du Châtelet, releva le défi au-delà de toute espérance, fort de l’appui du maire Pierre Mauroy.

Pour son premier concert à la tête de la nouvelle Philharmonie des Flandres (qui n’avait pas même reçu de nom de baptême officiel), Jean-Claude Casadesus, à l’Opéra, dirige les Tableaux d’une exposition et Mstislav Rostropovitch dans le Concerto de Dvorak. 75 musiciens sur la scène, bien davantage d’auditeurs – enfin ! – dans la salle en fer à cheval : le futur ONL était né. C’était le 3 janvier 1976. Il y a quarante ans… A l’époque, le site du Nouveau Siècle n’était encore qu’un gouffre empli d’eau dont témoigne un film d’Henri Verneuil avec Jean-Paul Belmondo. Assemblés dans l’écrin, inauguré en 2013, que le maestro sut conquérir de haute lutte, les 2 000 auditeurs de ce soir mesurent le chemin parcouru. 

Si l’émotion est palpable, l’acclamation prolongée, l’au-revoir du chef à ses troupes est digne. Le programme a été choisi pour ses “résonnances” singulières. Salut bref, levée, attaque : l’ouverture de Benvenuto Cellini (Berlioz) est la première que Jean-Claude Casadesus a dirigée dans sa ville. Allegro deciso, con impeto, cuivres étincelants, larghetto lyrique, réexposition franche, conclusion fortissimo. Le beau discours vient ensuite.

Recevant sa baguette (son tomahawk, dit Berlioz) des mains de Casadesus, Alexandre Bloch, alors, dirige une œuvre d’Hector Parra, compositeur en résidence. Pensée comme un prélude à la 5e de Mahler, InFall (2011), toute en opposition de textures et de timbres, décrit la formation du cosmos du néant à l’éveil de la conscience humaine.

Suit le Concerto pour violon en ré mineur de Khatchatourian. C’est cette œuvre, transcrite pour flûte par Jean-Pierre Rampal, son soliste, que Casadesus avait programmée à Carnegie Hall lors de la première tournée américaine de l’Orchestre, en 1984. A l’archet, le bouillonnant Nemanja Radulovic n’entend imiter ni Oïstrakh dans l’une de ses œuvres fétiches, ni Elman ou Kogan : sa voix, ses intentions sont personnelles. Cet enfant-terrible est fait pour l’estrade. Allegro con fermezza aux thèmes contrastés, doubles-croches très serrées, rebonds nets sur les cordes, puis espressivo un rien nasal, dialoguant avec les bois. L’Andante (valsé) est sensible, sans excès de vibrato ni glissades inutiles, le Finale explosif. Rappelé, Radulovic offre une ébouriffante fantaisie de son cru sur le dernier Caprice de Paganini.

La soirée se referme avec la suite symphonique intégrale de L’Oiseau de feu, qui figurait au programme de reprise des naufragés de la radio-lilloise (théâtre Sébastopol, 16 juin 1975). Dirigeant de mémoire, rythmiquement impeccable, l’ancien chef assistant du London Symphony fait très forte impression : intelligence, volonté sans défaut, entrées précises, amplitude dynamique remarquable, transitions bien négociées. Restent quelques défauts, mineurs, de mise en place ou d’intonation, des climats à parfaire, des couleurs à creuser, mais l’essentiel promet : sens inné des respirations (donc des silences), des pulsations internes, de la ligne globale, plus le don indéniable de laisser la musique s’écouler naturellement (29 septembre).

 

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