Poldowski et Verlaine en première mondiale à Paris

A la mairie du 3e arrondissement, l’ensemble 1904 présentait pour la première fois dans leur intégralité les mélodies de Poldowski sur des poèmes de Verlaine, dont l’une en création mondiale.

Inspiré par l’Entente cordiale dont les accords furent ratifiés sous le mandat d’Emile Loubet, l’ensemble 1904 s’attache précisément à la redécouverte du patrimoine musical qu’auront produit la Grande-Bretagne et la France, ennemis réconciliés, durant la première moitié du siècle dernier. Fondée par le pianiste anglais David Jackson (actuel chef de chant de la Maîtrise de Notre-Dame de Paris, ancien répétiteur à l’Opéra de Cologne passé par Bayreuth et Vérone), cette jeune formation réunit la soprano Jazmin Black-Grollemund, la violoniste Angélique Charlopain et le contrebassiste Jérémie Decottignies. A son programme figuraient les mélodies d’un compositeur qui fut jadis célèbre à Londres autant qu’à Paris : Poldowski. Sous ce mot-valise, l’un de ses nombreux pseudonymes, se dissimule Irène Régine Wieniawska (1879-1932), fille du violoniste Henryk Wieniawski, élève à Paris d’André Gedalge et Vincent d’Indy, devenue Lady Dean Paul en 1901 après son mariage avec un descendant du duc de Marlborough.

Personnalité fascinante, intime de Nellie Melba, George Gershwin, Jacques Thibaud, défendue sur la scène par Jascha Heifetz et Maggie Teyte (et de nos jours, par Philippe Jaroussky), elle fut également styliste et ses créations ravirent la famille royale d’Angleterre. C’est le ténor Gervase Elwes qui, en janvier 1912, lors d’un récital au Queen’s Hall, révéla ses mélodies sur des poèmes de Verlaine.

Réorchestrées pour l’occasion par David Jackson, conformément à une tradition établie par Poldowski elle-même, ces pièces sont d’un intérêt historique et culturel majeur puisque la musicienne, qui se réclamait de l’école française, affronte là sur leur propre terrain ses illustres contemporains et confrères. Ainsi, Fauré (Spleen, A Clymène, Mandoline), Ravel (Sur l’herbe), Reynaldo Hahn (En sourdine, L’Heure exquise), Debussy (Fantoches, Le faune), Charles Bordes (Dansons la gigue !), Max d’Ollone (Colombine), Paul Ladmirault (A Poor Young Shepherd). Sur l’ensemble des poèmes présentés ce soir (22), dix ont été mis en musique par Poldowski seule, comme Impression fausse, Cythère, L’attente ou Crépuscule du soir mystique.

Ce langage où passent quelques fantômes (Sarasate, Chausson…) demeure personnel, complexe et raffiné : des modulations savoureuses, des couleurs, du rythme, beaucoup d’esprit. Sens indéniable de la mise en scène, des cantilènes et des correspondances. Le Faune est démoniaque, En Sourdine lyrique et passionné, Colombine piquante, la Gigue irrésistible.

Musicien complet, Jackson est attentif à toutes les dimensions du jeu : harmonie, mélodie, registration des plans, qualité des tempi, cohésion de l’ensemble. Fort bien soutenue par des cordes aux traits équitablement distribués, Jazmin Black-Grollemund, opératique, fait valoir un superbe timbre, une diction claire dans une vaste amplitude de nuances. Inséré au cœur d’un parcours de tons et d’humeurs habilement ménagé, le profond Andante languido de la Sonate pour violon, avec ses airs de jazz, son oscillation majeur/mineur, fut acclamé. 

Le moment le plus surprenant du concert demeure la révélation d’une mélodie inconnue jusqu’alors, écrite sur un texte que Fauré a retenu dans La Bonne chanson : Donc ce sera par une claire nuit d’été. Offert par Poldowski à son ami d’enfance Lazare-Lévy, lui aussi bruxellois de naissance, le manuscrit de Nous deux, retrouvé par hasard, échappa on ne sait comment au pillage et à la destruction de l’appartement du pianiste sous l’Occupation. Son interprète l’indique en connaissance : l’œuvre a des accents pucciniens. Le tout sera bientôt confié au disque (20 octobre).

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