Zoroastre de Rameau, à Versailles

Jacques Bonnaure 10/11/2016
Quatre mois après le Festival de Radio France et Montpellier, Raphaël Pichon et Pygmalion ont repris Zoroastre de Rameau sous les ors de l’Opéra royal de Versailles.

Plus rarement donné que les autres tragédies lyriques de Rameau, Zoroastre n’en est pas moins un ouvrage de premier plan, à deux points de vue. C’est d’abord une parfaite illustration de l’esprit des Lumières. A travers le mythe zoroastrien, certes arrangé à la sauce Louis XV avec amours et délices, s’affrontent les ténèbres et… les lumières, la haine et l’amour, le fanatisme et la raison. Qu’au milieu du 18e siècle, un librettiste franc-maçon ose faire dire à son héros « Je hais leurs prêtres criminels, Et c’est sur le débris de leurs sanglants autels Que mon triomphe se prépare » est très significatif d’un certain air du temps. Ensuite, hormis au premier acte, assez banal, jamais auparavant Rameau n’avait composé une musique aussi libre. Dans les parties chantées, le récitatif, souvent richement orchestré s’enchaîne librement avec de petits ou de grands airs d’un ton nouveau, amples déclamations lyriques ou élégiaques, et même un air à vocalises. Les chœurs sont aussi grandioses que le requiert la situation, avec un point culminant dans la grande scène de la Vengeance à l’acte 4, et les divertissements dansés sont prétextes non plus à des danses de cour mais à de brèves pages symphoniques d’une folle audace harmonique. L’ouverture elle-même peut être considérée comme l’ancêtre du poème symphonique puisque Rameau l’a accompagnée d’un programme narratif.

Bien évidemment, une version de concert, même très réussie, ne saurait avoir l’impact d’une réalisation scénique telle qu’on pouvait la découvrir à l’Académie royale de musique. On regrette de ne pas voir le char enflammé d’Abramane ou le moment où « des colonnes de feu se détachent du ciel, fondent sur la ville de Bactres et l’embrasent ». Cette magie scénique faisait tout naturellement partie de la tragédie.

Côté solistes, on formera une menue réserve sur les deux principaux rôles féminins, Katherine Watson en Amélite, Emmanuelle de Negri en Erinice, insuffisamment contrastées de texture et de timbre, alors qu’elles devraient être vocalement aussi opposées qu’une Aïda et une Amnéris ! (mais ni l’une ni l’autre n’y peut rien) et elles se tirent bien d’affaire, la première avec une belle agilité dans les vocalises, la seconde avec un cractère touchant qui atténue la cruauté du personnage, le seul de la distribution a posséder une psychologie complexe. Reinoud van Mechelen (Zoroastre) est une haute-contre française idéale par la qualité du timbre, la projection, l’élégance de l’émission et la solidité de l’aigu. Nicolas Courjal, son adversaire l’horrible Abramane, possède une voix immense, comme l’on en entend peu sur les scènes baroques et incarne avec beaucoup d’expressivité les force du Mal. Christian Immler campe une Vengeance cauteleuse et cruelle, parfaitement caractérisée Les rôles secondaires (Léa Desandre, Virgile Ancely, Etienne Bazola) sont très correctement tenus.

Raphaël Pichon a, comme ses prédécesseurs, mêlé les versions de 1749 et 1756, assez différentes du point de vue musical. Le début de l’acte 2 de 1749, avec l’intrigue amoureuse entre deux personnages secondaires, a été notamment remplacée par la deuxième version. En revanche, la fin de la tragédie est bien celle de 1749, sans la brillante ariette d’Amélite.

Le jeune chef impose à son ensemble orchestral et vocal Pygmalion un style personnel, fait d’une extrême vivacité (mais aussi, à l’occasion, de tendres alanguissements), avec une respiration constante, une pâte sonore puissante, comme le veut cette brutale histoire, mais sans lourdeur ni raideur. Les sonorités de l’orchestre et des chœurs sont toujours goûteuses et sensuelles, avec un savant dégradé de volumes et de dynamiques. Mais surtout, après un premier acte un brin languissant où la musique, par la faute du librettiste, peine à tenir l’auditeur en haleine, le chef sait ménager une belle tension dramatique qui ne faiblira plus jusqu’à la fin. Du beau travail savant et sensible. (9 novembre)

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