Les régions et la culture

Antoine Pecqueur 16/11/2016
Un an après les élections, les nouveaux présidents de région ont livré leurs premiers arbitrages et tracé les grandes lignes de leur action. La culture figure parmi les champs de compétence des conseils régionaux. Quels sont les changements sur ce terrain et notamment pour la musique ?
Force est de constater que les situations sont aujourd’hui inégales d’un territoire à l’autre. Plus qu’à la couleur politique (la majorité des régions est passée sous étiquette Les Républicains), la différence tient avant tout à la personnalité des élus.

Des budgets révélateurs

C’est le premier indice : le budget alloué à la culture révèle d’emblée l’intérêt que porte une région à ce secteur et l’enjeu qu’elle en fait. Commençons par les nouvelles positives : dans les Hauts-de-France, Xavier Bertrand veut faire passer d’ici la fin de mandat le budget culture de 70 millions à 110 millions d’euros. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, Christian Estrosi a annoncé que plus de 53 millions d’euros seront consacrés à la culture, qu’il définit comme une « priorité ». On remarquera que dans ces deux régions, les candidats républicains s’étaient fait élire face au Front national grâce aux voix de la gauche, un électorat traditionnellement sensible aux questions culturelles. Il y a parfois aussi des promesses qui ont du mal à se concrétiser : lors de sa campagne en Ile-de-France, Valérie Pécresse avait promis que, en cas de victoire, elle augmenterait de 20 % les crédits régionaux dédiés à la culture. Or, ceux-ci ne devraient finalement augmenter que de 6 %. Mais lors de la présentation de sa stratégie culturelle en septembre dernier, elle a précisé vouloir augmenter de 20 % les crédits d’ici la fin de son mandat.
Dans une grande partie des régions, le budget culture reste stable : par exemple, dans le Grand Est, le budget primitif 2016 nous apprend que 52 millions d’euros sont consacrés à la culture – il s’agit de l’addition des trois budgets des anciennes régions (Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne). La situation est, par contre, bien différente en Rhône-Alpes-Auvergne, avec une baisse globale des subventions allouées à la culture qui devrait atteindre 10 %. Le président de la région, Laurent Wauquiez, s’est ainsi d’emblée mis à dos le monde artistique. Rien d’étonnant quand on se rappelle que pendant la campagne des régionales, le même Laurent Wauquiez avait annoncé vouloir fermer les « formations fantaisistes » (comprendre : celles des arts du cirque et des marionnettistes) alors que son concurrent, le président sortant Jean-Jack Queyranne (PS), avait toujours mis la culture à l’honneur durant son mandat régional.

Le discours des élus

Au-delà des chiffres, le plus intéressant est le discours des élus en matière culturelle. Chacun affiche ses priorités. En Ile-de-France, Valérie Pécresse met en avant l’égalité territoriale : aujourd’hui, 50 % des subventions sont concentrées à Paris et en Seine-Saint-Denis. La présidente de la région l’a affirmé : « Nous allons accorder des bonus de subventions à toutes les structures s’engageant au-delà du périphérique. » L’éducation figure au premier rang : à terme, chaque lycée sera appelé à mener un projet culturel. Valérie Pécresse a enfin émis le souhait d’augmenter la subvention accordée à l’Orchestre national d’Ile-de-France, à hauteur de 150 000 euros. La région entend ainsi sensibiliser plus de 20 000 lycéens au répertoire symphonique grâce au travail de l’Orchestre. En Provence-Alpes-Côte-d’Azur, Christian Estrosi a choisi de mettre l’accent sur le patrimoine : « Un plan, doté de plus de 5 millions d’euros, sera mis en place afin de protéger et rénover notre patrimoine exceptionnel », a-t-il précisé. Christian Estrosi s’inscrit ainsi dans la conception classique de la droite en matière culturelle, plus encline à aider le patrimoine que la création. Bien que du même parti Les Républicains, le discours de Xavier Bertrand est, lui, tout autre. Le président des Hauts-de-France était cet été au Festival d’Avignon où il participait à une table ronde sur la politique culturelle. Dans ce cadre, il expliquait que, pour lui, le combat à mener contre le Front national, contre le populisme, doit passer par la culture (dans les Hauts-de-France, la liste FN, conduite par Marine Le Pen, avait recueilli 42 % des voix aux élections régionales). Mais surtout, à Avignon, Xavier Bertrand insistait, chose rare, sur le fait que la culture ne doit pas être réduite à son seul impact économique : « Cela fait rentrer la culture dans une dimension très utilitariste. Le risque à terme est que les décisions et les soutiens aux acteurs culturels locaux soient uniquement en fonction de la création d’emplois ou des retombées économiques. Et on aura perdu ce qui en fait la différence, la dimension purement culturelle. »

Une mise en œuvre difficile

Pour mettre en place leurs politiques culturelles, les présidents de région s’appuient sur des hommes et des structures. Non sans mal, parfois ! En mars dernier, Marie-Pierre de Surville, ancienne directrice de France Musique, avait été nommée conseillère à la stratégie culturelle de Valérie Pécresse pour la région Ile-de-France… avant de démissionner quinze jours plus tard. Les discussions se seraient heurtées sur des questions de budget (la fameuse promesse des 20 % d’augmentation). Valérie Pécresse a nommé Agnès Evren comme vice-présidente en charge de la culture, avec qui elle se déplace désormais pour chaque visite liée à ce secteur. Pour calmer l’agitation des acteurs culturels, Laurent Wauquiez a nommé François Duval comme directeur de la culture ; l’ex-conseiller théâtre à la Drac Languedoc-Roussillon est un homme respecté dans le milieu du spectacle vivant. Cela suffira-t-il à convaincre un milieu farouchement anti-Wauquiez ?
Les régions peuvent aussi s’appuyer sur les agences culturelles territoriales, qui ont organisé en octobre dernier leurs premières rencontres nationales. La plus ancienne agence est celle d’Alsace, qui met en œuvre la politique culturelle de Philippe Richert et de son “monsieur Culture”, Pascal Mangin. On rappelle que les agences ont pour but d’aider à la diffusion culturelle dans les territoires éloignés de l’offre culturelle. A l’inverse, la région Centre-Val de Loire (avec son président François Bonneau) a fermé l’agence Culture O, estimant qu’elle faisait doublon avec les activités du conseil régional en ce domaine et que sa fermeture était en outre nécessaire pour des raisons économiques. Qui dit “personnes”, dit aussi parfois “clientélisme”. Les exemples dans la région Rhône-Alpes-Auvergne sont pour le moins troublants : ainsi, la subvention régionale du festival Jazz à Vienne a doublé, passant de 75 000 à 150 000 euros – le maire Thierry Kovacs est connu pour être un proche de Laurent Wauquiez. Il en est de même à Chamonix où le festival Cosmo Jazz voit sa subvention augmenter de 250 % – le maire de Chamonix, Eric Fournier, est, là aussi, un proche de Laurent Wauquiez et occupe en outre le poste de vice-président de la région, en charge de l’environnement. A l’inverse, la Comédie de Saint-Etienne ainsi que l’école de design de la même ville ont été “oubliées” dans l’ordre du jour des commissions culturelles régionales ; le maire de Saint-Etienne, Gael Perdriaux, soutient Bruno Le Maire pour la primaire de la droite, alors que Laurent Wauquiez est un fervent supporter de Nicolas Sarkozy.

ET les doublons ?

Avec la réforme territoriale, le nombre de régions est passé de vingt-deux à treize. Cette nouvelle carte pose bien sûr des questions : faut-il maintenir l’ensemble des équipements culturels ? Le spectre des fusions est au cœur des débats. L’Occitanie peut-elle continuer à soutenir les phalanges de Toulouse et de Montpellier ? La nouvelle région Normandie va-t-elle conserver l’Orchestre régional de Normandie alors qu’elle soutient déjà celui de l’Opéra de Rouen ? Pour conjurer cette menace, les structures mettent en place elles-mêmes des projets de mutualisation. Parmi les pionniers en la matière, il faut citer les opéras du Grand Est (Nancy, Metz, Reims, Rhin), dont les directeurs se sont réunis pour développer des projets de coproduction. Autre exemple : dans les Hauts-de-France – la réunion du Nord-Pas-de-Calais et de la Picardie –, chacune des deux anciennes régions possédait un orchestre. Les deux phalanges ont signé un Pact (protocole d’action de coopération territoriale). Un sigle pour signifier une coordination et une complémentarité des programmes. En Rhône-Alpes-Auvergne, l’Orchestre d’Auvergne et l’Orchestre des Pays de Savoie, aux effectifs instrumentaux relativement proches, ont mis en place un concours commun de composition.

La réforme territoriale a ceci de positif qu’elle incite les institutions culturelles à se renouveler, à inventer. On le voit non seulement en musique, mais également dans les autres arts : les fonds régionaux d’art contemporain, subventionnés par l’Etat et les régions, viennent d’organiser leur premier week-end portes ouvertes et modifient, pour certains, leurs financements, avec davantage d’argent privé. La prochaine étape, très attendue par les régions, est évidemment l’élection présidentielle. Le nouveau locataire de l’Elysée pourrait en effet repenser le lien aux collectivités territoriales. Mais difficile de savoir pour l’instant dans quel sens…
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