Ravel et Debussy en Urtext

Alain Pâris 07/12/2016
Les éditions d’origine des œuvres de Debussy et Ravel, souvent truffées de fautes, ne seront-elles bientôt que de vieux souvenirs ?
La presse (pas seulement musicale) a largement parlé au mois de mai dernier de l’entrée dans le domaine public du Boléro de Ravel. L’enjeu était de taille puisqu’il s’agissait de l’une des plus belles lignes de crédit dans les comptes de la Sacem (qui n’intervient qu’au titre des ayants droit, il est utile de le rappeler, car on a pu lire et entendre des commentaires assez absurdes à cette occasion). On a lu aussi que Ravel était tombé dans le domaine public. Vrai et faux. Dans le plupart des pays, les œuvres de Ravel sont totalement libres de droits depuis fin 2007. Mais certaines exceptions existent encore, notamment en France, en Italie et en Espagne, ainsi qu’aux Etats-Unis, où la durée de protection est plus longue, pour diverses raisons qui sortiraient de l’objet de cette chronique. Dans les trois pays européens susmentionnés, une durée supplémentaire de protection a été ajoutée pour compenser les années de guerre. C’est ainsi que les œuvres de Ravel publiées après 1920 n’ont été “libérées” qu’au mois de mai dernier. Mais toutes les œuvres antérieures sont encore protégées dans ces pays (mais pas ailleurs).

Le “Concerto pour la main gauche”

Quel rapport avec une chronique sur l’édition musicale ? Élémentaire, mon cher Watson ! Depuis 2007, les grands éditeurs étrangers (principalement allemands) ont entrepris d’éditer l’œuvre de Ravel en Urtext, ce qui manquait cruellement car aucun travail sérieux n’avait été entrepris chez Durand ou chez Max Eschig (aujourd’hui Universal Music) qui possèdent l’essentiel de son catalogue. Bärenreiter et Henle se sont attaqués à la musique pour piano et à la musique de chambre, mais la plupart de ces titres ne peuvent être vendus en France. Bärenreiter fait sa première incursion dans le répertoire symphonique avec le Concerto pour la main gauche, qui fait partie des œuvres “libérées” en mai dernier. Il s’agit d’une nouvelle édition due à Douglas Woodfull-Harris. L’histoire tourmentée des premières années de ce concerto en fait un cas à part dans l’œuvre de Ravel, car son désaccord avec Paul Wittgenstein, le commanditaire qui en avait l’exclusivité pendant six ans, n’a pas permis au compositeur de contrôler les premières sources (largement amendées par Wittgenstein, on le sait). Certes, il reste le manuscrit et la première édition, réalisée sous le contrôle de Ravel, mais il est souvent intéressant de glaner dans les partitions ou copies manuscrites utilisées pour les premières exécutions des corrections ou des solutions alternatives. La nouvelle édition Bärenreiter nous emmène dans cet univers, avec les habituelles corrections qu’on trouve dans les Urtext (mais pas si nombreuses). Par contre, le commentaire critique passe au crible toutes les petites variantes, certaines relevant de la faute de copie, d’autres de véritables corrections, non sans semer le doute parfois, ce qui amènera bien des interprètes ravéliens à se remettre en question. A quand le Concerto en sol ?

Ravel symphoniste

Chez Breitkopf, c’est le chef d’orchestre et musicologue suisse Jean-François Monnard qui réalise année après année l’édition des pièces maîtresses du répertoire symphonique ravélien. Le grand éditeur allemand était naturellement à l’affût pour distribuer en toute légalité ces belles partitions à la couverture bleue dès l’ouverture de ce nouveau marché. Voici donc le Boléro, La Valse et l’orchestration des Tableaux d’une exposition. D’autres volumes comme la Rapsodie espagnole et Le Tombeau de Couperin peuvent être acquis en toute légalité par nos lecteurs belges, suisses et québécois (pour ne parler que des francophones). En France, il faudra attendre 2022. Au fait, un tel discours est-il vraiment utile, à une époque où, internet aidant, nos chers ados (et post-ados) bafouent sans coup férir le droit intellectuel ? Pardon, je m’égare. Revenons plutôt à nos moutons.
La qualité de ces nouvelles éditions (proposées avec les matériels correspondants) tient non seulement au travail de correction des erreurs (j’en ai encore trouvé quelques-unes, mais elles sont vraiment rares, certaines ne relevant que de la transmission orale), mais aussi à la lisibilité du texte et au contenu des préfaces de Jean-François Monnard. Il ne se contente pas de présenter le contexte historique, les sources et ses choix éditoriaux ; il s’attarde aussi sur les témoignages sonores que nous ont livrés les interprètes témoins, ceux à qui Ravel a pu donner certains conseils. Une forme de musicologie plus vivante qui sait lire entre les lignes des portées. Ravéliens, c’est l’heure de moderniser votre bibliothèque !

Debussy et la musique de chambre

Debussy n’a pas connu les mêmes problèmes car l’ensemble de son œuvre a été libéré à la même date. Et une édition critique monumentale a été entreprise sous l’autorité de François Lesure, puis des nombreux musicologues qui lui ont succédé. Nouveau venu dans cette série, le premier des trois volumes qui seront consacrés à la musique de chambre nous plonge dans l’univers du jeune Debussy : le trio, le quatuor et deux raretés pour violoncelle et piano (Pièce dite “Nocturne et ­scherzo” et Intermezzo). Le trio date de l’été 1880, lorsque Debussy fut engagé par Mme von Meck comme « pianiste à tout faire ». Longtemps considéré comme inachevé ou comme perdu en quasi-totalité (seuls subsistaient un mouvement et la partie de violoncelle complète), il a fini par être reconstitué grâce à la découverte d’un manuscrit auquel manquent néanmoins vingt-cinq mesures. Roy Howat, à qui l’on doit cette édition, a procédé par analogie pour les reconstituer (comme l’avait fait Ellwood Derr en 1986 pour son édition chez Henle). Mais ici, Howat met en lumière les différences entre les deux sources. Agé seulement de 18 ans, Debussy avait déjà un beau coup de plume ; l’environnement russe se fait sentir assez souvent.
En ce qui concerne les deux pièces pour violoncelle, elles n’étaient pas inconnues, mais elles restent encore entourées d’un certain mystère, notamment la seconde qui aurait pu appartenir à une œuvre plus vaste : jamais écrite ou perdue ? A suivre. Pour le Quatuor à cordes, aucun mystère. Une dizaine d’années se sont écoulées dans la vie de Debussy, le prix de Rome, les premiers succès parisiens, l’amitié avec Chausson, autant de paramètres qui ont contribué à façonner sa personnalité. Peter Bloom, à qui l’on doit l’édition du Quatuor, a basé son travail sur la première gravure des parties séparées, malgré des différences notoires avec le manuscrit autographe ou les autres sources. Ces parties auraient été réalisées sous le contrôle de Debussy pour permettre au quatuor Ysaÿe (celui d’Eugène !) d’en préparer l’exécution. Mais l’abondant commentaire critique permet de naviguer en jouant avec les sources comme ailleurs avec les vagues. Tant que la totalité des manuscrits distribués “inconsidérément” après la mort de Debussy n’auront pas refait surface, les mystères qui entourent certaines de ses œuvres seront loin d’être levés et les musicologues auront encore du pain sur la planche. On ne saurait s’en plaindre (Durand/Musica Gallica).
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