Le duo Ancelle-Berlinskaïa, un tandem franco-russe, salle Cortot

Temps fort d’un programme judicieusement composé, la Sonate en si mineur de Liszt transcrite pour deux claviers par Saint-Saëns. Une version restée impubliée pendant près d’un siècle que le duo franco-russe vient d’enregistrer pour Melodiya en première mondiale.
Longtemps projeté par Liszt lui-même, qui n’eut pas le loisir de l’écrire, le déploiement sur deux claviers de sa Sonate, chef d’œuvre de la littérature, devait être mené à bien par Saint-Saëns, son confrère et ami intime. Achevé en 1914, l’arrangement fut créé par le compositeur et Louis Diémer qui y jeta ses dernières forces et en conserva le manuscrit jusqu’en 1917. Destiné à l’éditeur Jacques Durand (que des questions de droits rebutèrent), déposé dans les collections de la Bibliothèque nationale, celui-ci ne fut toutefois redécouvert et imprimé qu’au 21e siècle. Si la curiosité du public était grande, le travail, à l’audition, s’avère splendide. Paradoxe ? Cette transcription fidèle, qui magnifie le texte original, n’en constitue ni l’extrapolation ni une vision personnelle, révèle autant l’écriture lisztienne qu’elle trahit l’empreinte inimitable de Saint-Saëns, transparente, nette, classique de facture.
 
Pour les pianistes (on vise ici la combinaison de deux artistes, non la somme de quatre mains indistinctes), la tâche est ardue. La redistribution de la matière génère des difficultés nouvelles de mise en place, de pédales. La forme cyclique, l’ambition métaphysique de l’ouvrage accroissent en outre l’impératif d’une agogique et d’une architecture communes en interdisant toute possibilité de détente physique ou nerveuse individuelle. Dessin des arches et des voûtes, lignes longues, projection dense sans surjeu du drame : Andante inspiré, fugue électrisante, exaltation mystique des thèmes, l’angle est celui de la peinture à fresque à laquelle répond bientôt le choc d’une Danse macabre adaptée par Liszt, Horowitz et Ancelle – cloches sonnant minuit, ossements et tritons grinçants jusqu’au cocorico matinal, effroyable sarabande !
 
Berlinskaïa et Ancelle échangent alors leur Steinway pour nous régaler de l’intensité expressive, de la splendeur de chant et de timbres du Prélude à l’après-midi d’un faune. Avec quelle pudeur, quelle touchante élégance Debussy traduit-il son propre orchestre en voluptés pianistiques néanmoins si rigoureuses dans leur danse ! Voilà l’écho parodique, chabriesque et jazzy de la Plus que lente (transcrite par Mayevski), puis retentit la Valse, cette « peinture de ballet » d’après-guerre signée Ravel. Pulsation viennoise aux valeurs surpointées, superbement campée comme à l’archet, reflets tragiques d’un Empire englouti s’abîmant dans sa mécanique irrépressible de jouet cassé.
 
Rappelé, le duo murmure la Berceuse indolente et tendre du quasi-Apache Louis Aubert. Scaramouche ? Non : les acclamations finales iront à la virtuosité exacerbée des Variations sur un thème de Paganini que Lutoslawski offrit en réponse à Rachmaninov (1941).

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