Au théâtre des Champs-Elysées,
la Carmen de Marie-Nicole Lemieux

Philippe Thanh 05/02/2017
Prise de rôle très attendue pour la contralto québécoise que cette Carmen de Bizet donnée, en version de concert, avec les forces de l’Orchestre national de France.

Le concert était en fait mis en espace, avec l’avant-scèneréservée au jeu des chanteurs et un praticable qui allait du pupitre du chef à l’estrade des chœurs, en scindant l’orchestre en deux parties. Cela permettait aux chanteurs de varier entrées et sorties, mais la direction d’acteurs incertaine de Laurent Delvert faisait par moments regretter une toute simple version de concert. Ainsi quand Escamillo chante au lointain son tube « Toréador, en garde », frustrant ainsi et l’interprète et le public.

Belle surprise en revanche avec la direction de l’Australienne Simone Young qui joue le jeu d’une Carmen colorée et dirige avec un enthousiasme qui se communique aux musiciens de l’Orchestre national de France. Un ouverture enlevée, avec ce qu’il faut de clinquant mais pas trop, annonce la couleur. Ce sera une Carmen sensuelle plus que pittoresque, voluptueuse plus que décorative. Mention superlative pour les chœurs et surtout la maîtrise de Radio France, dont les enfants se révèlent au quatrième acte parfaits comédiens s’esbaudissant avec conviction, face public, au passage du cortège.

On attendait de voir ce que Marie-Nicole Lemieux, véritable contralto au tempérament volcanique, allait faire du personnage de la cigarière. D’entrée, la Habanera donne le ton. Point d’histrionisme vocal, mais un souci de la ligne de chant, une attention portée aux mots, et surtout une projection, une couleur, un sens dramatique qui font un air des cartes et surtout un duo de l’acte IV poi gnants. Michael Spyres réussit le pari de tenir tête à ce phénomène,sans avoir la présence scénique de sa partenaire. Même si le personnage de Don José n’est sans doute pas celui qui lui convient le mieux, le ténor américain affronte « La fleur que tu m’avais jetée » avec une touchante sincérité de l’accent. Le français est exemplairement chanté, avec un souci constant de la couleur des voyelles.

Vannina Santoni est une Micaëla inégale, parfois en délicatesse avec la justesse, mais qui réussite à émouvoir à l’acte III. Quant à Jean-Sébastien Bou, il incarne un Escamillo tout en finesse, plus sans doute que n’en demande le personnage. Mais, après tout, pourquoi le torero hors de l’arène resterait-il un matamore ? Le problème est que face à cette Carmen, il faut une autre présence vocale, moins d’élégance et plus de mordant, pour s’imposer. Face à ce Don José aussi d’ailleurs et l’on comprend que Carmen lui sauve la vie à la fin du duel. Des seconds rôles, se distingue le Zuniga stylé et percutant à la fois de Jean Teitgen, et la Frasquita de Chantal Santon-Jeffery qu’on aurait aimé entendre en Micaëla.

En somme, une belle Carmen est née. A l’heure de la prééminence de l’image, où avoir le physique du rôle compte davantage que d’avoir la voix du rôle, quel directeur de théâtre aura à présent l’audace et la clairvoyance de monter une production scénique pour Marie-Nicole Lemieux ? (2 février)

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