Semaine du son : les musiciens en première ligne

Suzanne Gervais 08/02/2017
La 14e édition de la Semaine du son s’est déroulée à Paris, en région et à l’étranger du 23 janvier au 5 février. Le volet parisien commençait par une conférence sur la santé auditive des musiciens. Un vaste sujet.
Le professeur en neurosciences Paul Avan expose d’abord les pathologies liées à la pratique musicale. Les musiciens professionnels constituent, en effet, une population particulièrement menacée par la détérioration auditive. Répétitions, représentations, enseignement : l’exercice quasi quotidien de leur métier les expose à des sons qui excèdent largement les 80 décibels maximum préconisés. Or, « les musiciens ne sont pas encore suffisamment informés ni prémunis contre les risques sonores », constate le spécialiste.

En orchestre, des pics sonores redoutables

Comme le rappelle Fabienne Voisin, directrice générale de l’Orchestre national d’Ile-de-France, dans son intervention sur la prévention auditive en milieu orchestral, le risque encouru dépend de la place occupée au sein de l’orchestre : un clarinettiste assis juste devant le pupitre de cuivres et un altiste placé au centre sont dans une situation plus critique qu’un premier violon. Chris Goldscheider, altiste au sein de l’orchestre londonien de la Royal Opera House depuis quinze ans, avait ainsi entamé des poursuites contre son employeur en 2016 pour avoir subi des lésions auditives irréversibles qui pénalisent la suite de sa carrière. En 2012, il était placé juste devant les cuivres pendant les répétitions en fosse de La Walkyrie de Wagner. Les pics sonores atteignent alors les 140 décibels et l’institution n’a installé aucun des pare-son en plexiglas qui permettent de protéger des chocs acoustiques. Bourdonnement, migraine, vertiges… le musicien est depuis contraint de porter quotidiennement des protections auditives. Les enseignants non plus ne sont pas à l’abri : si un professeur de trompette semble plus exposé qu’un professeur de guitare, la taille souvent restreinte des salles de conservatoire favorise une intense réflexion du son qui, à long terme, menace la qualité de l’ouïe.

Le “cerveau auditif” des musiciens est particulièrement développé

Le docteur Xavier Perrot, praticien en neurologie-audiologie à l’hôpital Edouard-Herriot de Lyon, s’intéresse, quant à lui, aux spécificités du système auditif des musiciens professionnels. Il connaît le sujet : il a été violoniste professionnel pendant huit ans, avant d’entamer une carrière médicale. Il rappelle que les musiciens sont exposés à des sons extrêmement variés, dont l’intensité peut aller de 20 à 150 décibels et la fréquence atteindre 4 600 Hertz avec les suraigus d’un piccolo. Redoutable pour les tympans. Cet environnement sonore très riche favorise le développement du “cerveau auditif” : la capacité de distinction des intervalles, la localisation spatiale des sons… En fonction des difficultés de la partition, le musicien sollicitera conjointement l’hémisphère gauche et l’hémisphère droit de son cerveau : une plasticité cérébrale qui est loin d’être aussi développée chez l’auditeur lambda.

Difficile d’être performant avec un casque anti-sons !

Avoir une audition performante ne met pas, bien sûr, les musiciens à l’abri de lésions douloureuses, voire handicapantes. Si quelques instrumentistes osent maintenant demander que leurs employeurs les équipent d’une protection auditive, « la menace d’une détérioration auditive reste un énorme tabou dans le milieu : c’est une perte de crédibilité et le handicap suprême », souligne Paul Avan. Certaines expositions peuvent, en effet, entraîner une perception distordue des timbres et des hauteurs de sons, une sensibilité extrême aux bruits de la vie quotidienne, sans compter de douloureux acouphènes. Des maux difficilement tolérables dans l’exercice du métier. Or, si l’ouvrier travaille sur un chantier avec des protections auditives, difficile d’être performant en répétition avec un casque anti-sons ! « On ne va pas demander à un orchestre de jouer l’Ode à la joie avec des sourdines et de rester dans les nuances piano pendant un opéra de Wagner », concède Paul Avan. Lueur d’espoir : les progrès médicaux et techniques sont de plus en plus au service des musiciens. Différents types de prothèses, invisibles, sur mesure et réglables selon les environnements acoustiques, sont commer­cialisés. D’où l’importance cruciale, rappellent unanimement les intervenants de la conférence, de la sensibilisation des musiciens… et de leurs employeurs.
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