De Beethoven à Poulenc, entre Urtext et redécouvertes

Alain Pâris 08/02/2017
Les pianistes sont à la fête avec les récentes nouveautés de l’édition : Urtext, découvertes, redécouvertes dans de nouvelles présentations. A vos claviers !
Certains musiciens facétieux laissent entendre que Beethoven aurait retrouvé l’ouïe pour mieux s’entendre avec Jonathan Del Mar, qui le consulterait régulièrement. Il est vrai que le musicologue américain accomplit un travail gigantesque chez Bärenreiter qui restera pour la postérité comme la référence de notre temps. Son chantier du moment est consacré aux sonates pour piano, qu’il distille à son rythme ; j’en ai déjà présenté ici un certain nombre. Voici deux opus de jeunesse, cinq sonates en tout.
Les trois premières, l’opus 2, sont bien connues des apprentis pianistes, moins souvent jouées par leurs aînés. La neuvième et la dixième, opus 14, comptent parmi ses œuvres les plus lumineuses. Aucune source manuscrite. On ne dispose que des premières éditions corrigées par Beethoven, qui permettent de revenir sur le lot habituel de problèmes soulevés par les éditions ultérieures : appogiatures, liaisons, staccatos, octaves abusives. Tout ceci est remis en ordre avec justificatifs à l’appui, applicable sans discrimination sur instruments d’époque ou modernes.

Anton (ou Antoine) Reicha est surtout connu pour avoir été le maître de Berlioz et de Franck au Conservatoire de Paris. On commence à redécouvrir cet exact contemporain de Beethoven, avec lequel il s’était lié d’amitié à Bonn puis à Vienne, grâce au travail de Michael Bulley chez Symétrie qui exhume l’une après l’autre ses sonates pour piano opus 46. Ce sont les contemporaines exactes des premières sonates de Beethoven : un certain nombre de procédés d’écriture sont dans l’air du temps, l’héritage de Haydn. L’opus 46 n° 2, en si bémol majeur, est un petit triptyque plein de vie, avec quelques écarts harmoniques face aux canons formels de l’époque ou des ruptures qui savent surprendre. Le même éditeur publie la Fantaisie sur un thème de Frescobaldi que Reicha composa vers 1800. Là aussi, Reicha est un novateur : il anticipe les fantaisies romantiques et s’intéresse à un compositeur alors totalement oublié.

Si l’éditeur viennois Doblinger cherche à publier l’intégrale de la musique pour piano de Czerny, il aura du travail pour plusieurs décennies. Dans l’immédiat, il se concentre sur les sonates (il y en a onze). La huitième, opus 144, en mi bémol majeur, a vu le jour entre l’opus 111 de Beethoven et la Sonate en si bémol majeur de Schubert : deux voisines qui feraient de l’ombre sans la personnalité de Czerny. Oubliez les études, oubliez la virtuosité en tant que telle. Cette sonate est très originale, dans sa forme d’abord, en cinq mouvements, avec menuet et scher­zo encadrant un mouvement lent digne de Schubert ; dans l’emploi des ressources de l’instrument (bon courage pour les octaves !) ; dans le sens des proportions, digne de Beethoven. A découvrir absolument.

Les Préludes de Chopin avaient déjà connu plusieurs Urtext de grande qualité. Celui de Christoph Flamm et Hardy Rittner chez Bärenreiter apporte une relecture des sources à la lumière d’une connaissance accrue du contexte d’exécution. Aujourd’hui, on sait mieux décoder les ornementations, par exemple, grâce à une pratique approfondie des instruments d’époque. Ce qui était l’aboutissement d’une chaîne éditoriale en est devenu l’un des éléments fondateurs. Certes, ce sont souvent des propositions ou une lecture subjective des sources, mais elles nous emmènent vers un univers moins froid que les approches aseptisées découlant des anciens Urtext. Une bonne occasion de se remettre en question. Le même volume comporte aussi le Prélude opus 45.

Dans la collection Les Editions originales, Salabert a réuni les œuvres pour piano de Federico Mompou jusqu’alors disponibles séparément. Excellente idée qui donne une vue d’ensemble sur cette production d’une grande originalité, avant tout concise, sans rien d’inutile, marquée par les origines catalanes du compositeur comme par un ascétisme et une liberté inégalée dans la littérature pianistique. Le même éditeur a réédité les 15 Improvisations de Francis Poulenc avec une intéressante préface d’Edmond Lemaître qui remet en situation ces pièces dont Cortot disait que leur « unique discipline artistique paraît être celle du bon plaisir ».
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