La musique en Auvergne-Rhône-Alpes

Antoine Pecqueur 01/03/2017
Diminution de budget d’un côté, création de manifestation de l’autre… La stratégie culturelle, et notamment musicale, de Laurent Wauquiez fait plus que jamais débat. Décryptage.
Les huées qui ont accueilli le nouveau président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, à la soirée d’ouverture du festival Lumières à Lyon à l’automne dernier, en disent long sur le divorce entre le nouvel élu et le milieu culturel. Les projets du nouveau président de région inquiètent de tous côtés. Qu’en est-il de la musique ? Comment les acteurs s’y retrouvent-ils dans ce grand jeu de cartes rebattues de la nouvelle région ?
Auvergne et Rhône-Alpes : c’est la réunion de deux régions très disparates en termes d’offre culturelle. On compte une douzaine de scènes conventionnées par l’Etat en Rhône-Alpes, quand il n’y en a que trois en Auvergne. Le nouvel échelon régional peut-il permettre de rééquilibrer la donne ? On pourrait s’attendre à un déplacement du centre de gravité avec un président de région qui, contre toute attente, reste domicilié dans sa ville du Puy-en-Velay et a fait voter par les élus régionaux un défraiement pour ses déplacements à Lyon.

Le Grand Lyon des orchestres

Dans les faits, c’est bien Lyon qui reste le pôle d’attraction majeur et surtout en termes de culture avec deux orchestres, celui de l’Opéra national de Lyon et l’Orchestre national de Lyon. Le premier a un nouveau chef : Daniele Rustioni (il prendra officiellement ses fonctions en septembre 2017). Et, surtout, la phalange diversifie ses missions en renouant en quelque sorte avec l’esprit de son fondateur, John Eliot Gardiner : ­l’Opéra crée une phalange baroque en son sein, I Bollenti spiriti (avec comme conseiller artistique le violoniste et chef “baroqueux” Stefano Montanari), sur le modèle de l’Orchestre de l’Opéra de Zürich qui a fondé son propre ensemble sur instruments anciens, La Scintilla. L’Opéra a ainsi investi dans l’achat d’instruments baroques, une manière d’amorcer une polyvalence et d’aborder un répertoire lyrique remontant jusqu’à Haendel. On peut parier que cet investissement dans l’instrumentarium sera rapidement amorti par la baisse du nombre d’invitations d’ensembles spécialisés. Alceste de Gluck ouvrira le bal en 2017-2018. Un pari ambitieux mais risqué à l’heure où la concurrence et l’ultra-spécialisation des ensembles mettent la barre haut en termes d’interprétation historiquement informée. Une fois de plus, Serge Dorny s’affirme comme l’un des patrons les plus innovants, quitte à être l’un de ceux qui prêtent le plus le flanc à la polémique. La ­deuxième­ phalange de la ville, l’Orchestre national de Lyon, vient de retrouver une directrice après l’hémorragie de ses cadres vers Radio France : Aline Sam-Giao, venue de l’Orchestre des Pays de Savoie. Une féminisation bienvenue dans le paysage des directeurs d’orchestres permanents. Aline Sam-Giao arrive dans un lieu en bonne santé en termes de fréquentation, grâce au bilan de son prédécesseur Jean-Marc Bador (en 2015-2016, le nombre d’abonnés était de 14 924, soit une hausse de 16 % en deux saisons). Par contre, l’ONL reste en mal de direction musicale : Leonard Slatkin finit son mandat cette saison et le recrutement d’un nouveau chef n’a toujours pas commencé. Un passage à vide ou l’occasion de se renouveler avec une politique active de chefs invités qui pourraient aussi donner un nouveau souffle à l’orchestre ? Il n’en reste pas moins que face à l’hyperactivisme du directeur de l’Opéra en matière de coproductions européennes et d’invitations de metteurs en scène de renom, comme encore récemment Romeo Castellucci, l’Orchestre national doit pallier rapidement l’absence de direction musicale pour ne pas être en perte de vitesse. Au risque de voir réapparaître le spectre récurrent de la fusion des orchestres.

Les orchestres de chambre

Deux orchestres équilibrent le territoire, côté alpin, l’Orchestre des Pays de Savoie (deux hautbois, deux cors, cordes) et côté auvergnat, l’Orchestre d’Auvergne, un orchestre à cordes qui fait parfois appel à des musiciens supplémentaires dans les vents. Le premier, dirigé par Nicolas Chalvin, vient de recruter un nouvel administrateur, Damien Pousset (qui succède à Aline Sam-Giao). Ancien directeur artistique du Grame, le centre de création musicale de Lyon, Damien Pousset pourrait ouvrir le répertoire de l’Orchestre à de nouvelles esthétiques. Quant à l’Orchestre d’Auvergne, dirigé par Roberto Fores Veses, il est considéré comme l’une des ­meilleures formations de chambre de France et même d’Europe (grâce notamment au travail accompli par d’anciens violons solo, notamment Gordan Nikolitch, aujourd’hui à l’Orchestre symphonique de Londres).
A Clermont-Ferrand, l’orchestre voisine avec le Centre lyrique Clermont-Auvergne dirigé par Pierre Thirion-Vallet. Pour l’instant, celui-ci invite peu l’Orchestre d’Auvergne, tra­vaillant davantage avec des phalanges plus lointaines, comme le Philharmonique de Timisoara (Roumanie) pour Don Giovanni de Mozart cette saison. Un choix sans doute dicté par des raisons économiques, mais on peut se demander si deux entités aussi proches géographiquement, aussi complémentaires et toutes deux financées par l’argent public, ne pourraient avoir des projets en commun. Sans compter que le bilan carbone s’en trouverait amélioré ! Enfin, faut-il y voir un des effets de la fusion des deux régions ? L’Orchestre d’Auvergne et celui des Pays de Savoie ont uni leurs forces pour lancer ensemble un concours de composition (voir LM 489).

La région des ensembles

La région n’est pas en mal d’ensembles spécialisés non plus. C’est la deuxième plus riche en formations musicales indépendantes après l’Ile-de-France, une vingtaine en tout inscrites à la Fevis, dont neuf ensembles conventionnés par la Drac, qui se partagent 1,13 million d’euros de subventions, et trois qui se sont vu octroyer le fameux label qui a fait couler tant d’encre dans le milieu professionnel (voir LM 477), celui des compagnies et ensembles à reconnaissance nationale et internationale. On note une forte présence baroque avec, rien qu’à Lyon, quatre ensembles : Les Nouveaux Caractères, Correspondances, La Sprezzatura et Le Concert de l’Hostel Dieu. Mais il est par contre à déplorer un réel manque de lieux et de saisons baroques : seul un producteur privé officie avec la mise à disposition par la ville de la chapelle de la Trinité. Un boulevard donc pour l’Opéra et sa nouvelle identité baroque dont les portes risquent, du coup, de se fermer aux ensembles spécialisés. La musique contemporaine donne le change avec d’importantes formations comme l’Ensemble orchestral contemporain, Les Percussions claviers de Lyon ou Spirito (même si ce chœur, désormais uniquement dirigé par Nicole Corti depuis le départ de Bernard Tétu, ne se limite pas à la création) qui bénéficient d’un réseau actif dans le champ des musiques d’aujourd’hui. Ce dernier compte notamment le Grame, avec sa biennale Musiques en scène, ainsi que la scène conventionnée théâtre musical contemporain du théâtre de la Renaissance, première scène conventionnée à avoir été confiée à un compositeur, Roland Auzet, profession artistique souvent sous-représentée dans les directions de lieux, et passée maintenant aux mains de Gérard Lecointe, ancien directeur artistique des PCL.

L’avenir Des Musiciens du Louvre

L’ensemble qui concentre les regards, c’est, bien sûr, Les Musiciens du Louvre de Marc Minkowski. La suppression de leur subvention par la ville de Grenoble, et son maire Eric Piolle (EELV), avait fait beaucoup de bruit en 2014. Même si Marc Minkowski a été nommé depuis directeur de l’Opéra national de Bordeaux, l’ensemble reste encore ancré en Isère avec un statut particulier puisque les Musiciens du Louvre comptent toujours en leur sein quelques musiciens permanents. Il s’agit d’anciens membres de l’Orchestre de chambre de Grenoble qui avait été absorbé par Les Musiciens du Louvre lors de leur implantation en Isère. L’ensemble de Marc Minkowski fait d’ailleurs partie à la fois de la Fevis et de l’AFO. Le cas des Musiciens du Louvre pose la question qui taraude à un moment ou à un autre toutes les formations indépendantes : quelle peut être la place d’un successeur ou du moins d’un chef associé dans les ensembles indépendants ? Le jeune chef autrichien Christoph Koncz, chef d’attaque des seconds violons du Philharmonique de Vienne, pourrait jouer à l’avenir un rôle plus important à la tête des Musiciens du Louvre.

Culture festive et populaire

La musique classique risque d’avoir un concurrent financier dans le grand projet que Laurent Wauquiez voudrait mettre en place prochainement : nos confrères de Lyon Capitale ont dévoilé les velléités de la région de s’associer à la société GL Events d’Olivier Ginon, qui a récupéré la gérance du stade de Gerland, pour créer un festival de rock. Mais pas de centralisation excessive : le festival circulera entre la partie rhodanienne pour ne pas dire Lyon, l’Auvergne et les Alpes. Le budget prévu serait de 1,5 million d’euros quand par ailleurs le budget de la région pour la culture a diminué de 10 %. Diminution qui n’a pas affecté de la même façon toutes les institutions musicales : le festival Jazz à Vienne a vu doubler sa subvention de 75 000 à 150 000 euros. Une manière de « corriger certaines pratiques clientélistes de la précédente majorité » : cette déclaration de Laurent Wauquiez ne manquera pas d’étonner quand on sait que le président de la manifestation n’est autre que Thierry Kovacs, maire de Vienne, conseiller régional et président des Républicains en Rhône-Alpes… Décentraliser, c’est le maître mot de Laurent Wauquiez qui est contre l’élitisme, contre la « culture qui parle à Saint-Germain-des-Prés » – s’inscrivant par là dans la concurrence ancienne entre Paris et Lyon – et se réclame de la “culture festive et populaire” tout en souhaitant de grandes expositions d’arts visuels itinérantes. Et pourtant, en termes de décentralisation en milieu rural, la région n’accuse pas de retard avec trois grands moments estivaux comme le festival Berlioz à La Côte-Saint-André, le Festival de La Chaise-Dieu ou celui d’Ambronay. Et, côté muséal, de belles réussites, avec le musée des beaux-arts de Lyon, la Cité du design de Saint-Etienne ou encore le musée d’art contemporain de Grenoble.

La musique de chambre reste vivace

A Lyon, on notera également le dynamisme du milieu associatif musical, avec notamment les Grands Concerts de la Trinité (répertoire baroque et musique de chambre) ou la saison Piano à Lyon créée en 2005, salle Molière, et toujours animée par Jérôme Chabannes qui programme de grands pianistes (Martha Argerich, Aldo Ciccolini, Nelson Freire…) et découvre de jeunes stars à leurs quasi-débuts (Danil Trifonov, Yuja Wang…). L’avenir est incertain pour la salle Rameau, l’autre salle historique de Lyon, qui pourrait être vendue à un promoteur, ce qui risque de priver les producteurs lyonnais d’un lieu de concert particulièrement adapté à la musique de chambre. Un projet commercial est en cours, qui risque de mettre la culture de côté. Il faut citer encore, à Clermont-Ferrand, la Société des amis de la musique de chambre n’est pas en reste, qui organise chaque année une demi-douzaine de concerts faisant la part belle aux musiciens français, étoiles montantes et talents reconnus (Adam Laloum, Raphaël Sévère, Gautier Capuçon, le trio Wanderer…)

Les agences culturelles

« Redistribuer l’argent aux acteurs culturels », cet élément de langage rapproche fortement le président de la région Rhône-Alpes-Auvergne de son homologue d’Ile-de-France, avec en commun cette défiance envers les structures intermédiaires. Valérie Pécresse a, de son côté, supprimé la subvention de fonctionnement de l’Ariam quand Laurent Wauquiez a coupé les vivres au Transfo, l’agence régionale de développement culturel en Auvergne (le licenciement économique des salariés est en cours). C’était l’une des trois agences culturelles de la région, avec La Nacre (agence du spectacle vivant en Rhône-Alpes) et l’Arald (agence pour le livre et la documentation). La redistribution des crédits aux acteurs du territoire n’est pas une mauvaise chose en soi quand elle s’accompagne d’une rationalisation des guichets administratifs en doublon. Mais ces guichets sont aussi un garde-fou important contre le clientélisme si courant dans le secteur. Ces professionnels de la culture portent une expertise artistique sur laquelle les élus ne doivent pas oublier de s’appuyer. Quand les intermédiaires ne sont plus là pour redistribuer, on peut craindre une politique culturelle de court terme qui ne manquera pas de concentrer les crédits sur les manifestations immédiatement visibles et médiatiques.
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