Accueil des élèves handicapés dans les conservatoires : où en est-on ?

Suzanne Gervais 01/03/2017
Douze ans déjà. Votée le 11 février 2005, la loi sur l’accession des personnes en situation de handicap aux établissements culturels postulait qu’elles seraient de plus en plus nombreuses à intégrer ces structures. Qu’en est-il dans les conservatoires ?
Longtemps considérée comme accessoire dans la vie des personnes handicapées, la pratique musicale se veut de plus en plus accessible à un public qui représente près de 12 % de la population, alors que celui-ci s’autocensure encore lorsqu’il s’agit de franchir les portes d’un conservatoire. En décembre dernier, le ministère de la Culture a pourtant rappelé que l’accessibilité aux personnes handicapées des établissements publics d’enseignement supérieur culturel devait être renforcée, afin de favoriser « un accès équitable à la culture ».

Des locaux inadaptés

Pour suivre un cours au conservatoire, encore faut-il que l’élève en fauteuil puisse accéder à la salle de classe. Un préalable qui est loin d’être la norme : portes étroites, absence d’ascenseurs, toilettes inadaptées… Si certains établissements, comme le CRR de Versailles, font progressivement l’objet de travaux et sont dotés de locaux flambant neufs répondants aux normes d’accessibilité, d’autres sont encore contraints de restreindre l’accueil des élèves handicapés moteurs à cause des obstacles physiques.
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Le CRR de Lyon regrette ainsi de n’accueillir cette année qu’une dizaine de personnes handicapées, car son bâtiment principal, perché sur les hauteurs de Fourvière, est plein d’escaliers. La sous-directrice, Nathalie Leverrier, explique que « l’équipe doit s’arranger pour accueillir ces élèves dans des antennes… Une logistique difficile à organiser ». D’après une projection de la Délégation ministérielle à l’accessibilité, 80 % des établissements recevant du public devraient être accessibles aux handicapés en 2018. Utopie ? Philippe Tailleux, coordinateur handicap au CRR de Rouen, explique que certains établissements se cachent parfois derrière les agendas d’accessibilité programmée (Ad’Ap), créés par le gouvernement en 2014, pour repousser, parfois jusqu’en 2025, l’accueil des personnes handicapées… La politique de l’autruche, en somme.
La tentation des ateliers “ghetto”
Passé ce premier obstacle, reste à trouver les établissements permettant aux personnes handicapées d’apprendre la musique, sans pour autant les cantonner à ce que Patrick Guillem, professeur de guitare chargé du handicap au conservatoire des Landes, appelle les « ateliers ghetto ». Pour lui, tout l’enjeu est de résister à la tentation de monter des ateliers « occupationnels » qui donnent bonne conscience. « Nous ne sommes ni animateurs ni musicothérapeutes, ­martèle-t-il. Nous devons rester dans notre rôle d’enseignant. » C’est là toute la différence entre la mission d’un conservatoire et celle d’un établissement médical spécialisé : « Pour le corps médical, il faut que la pratique de la musique ait un résultat thérapeutique. Pour nous, enseignants, l’intérêt est pédagogique et artistique. » Pourtant, les ateliers sont une première étape, souvent nécessaire, dans le processus d’accueil des handicapés au conservatoire, ou dans le cas de troubles particulièrement lourds.

Associations, Instituts médicaux : des partenariats nécessaires

Nombreux sont les conservatoires à ouvrir leur porte, sous forme de partenariats, aux associations, aux services hospitaliers et aux instituts médicaux spécialisés, lors d’ateliers animés par certains enseignants. A l’école de musique de Sancéen Bourgogne, c’est la directrice, Cécile Benoît, qui accueille chaque semaine, pendant une heure, un groupe de douze adolescents autistes de l’association Les Papillons blancs, lors d’un atelier mêlant pratique vocale, percussions africaines, guitare et écoute. Le CRR de Lyon travaille, quant à lui, avec l’association de musicothérapie Léthé musical. Chaque semaine, un groupe d’élèves de 3e cycle ou de perfectionnement, non handicapés, répète avec un groupe d’adultes psychotiques, encadrés par un professeur du conservatoire : ensemble, ils donnent un concert par an. Le CRR pilote ainsi une dizaine d’ateliers hors-les-murs, notamment à la Ferme du Vinatier, association rattachée à l’hôpital psychiatrique de Lyon.
A Rouen, le conservatoire travaille depuis quinze ans avec des adolescents trisomiques envoyés par l’association Team et a mis en place, en 2011, “les samedis du possible” qui rassemblent, une fois par mois, au CRR, des handicapés et des élèves valides, encadrés par un professeur de formation musicale, un comédien, une chorégraphe et des accompagnateurs. Au CRR de Grenoble, six ateliers hebdomadaires sont dédiés aux élèves handicapés moteurs et mentaux. Jacques Cordier est chargé des projets musique et handicap au sein de l’établissement. En dix ans, il est passé de cinq heures d’interventions hebdo­madaires à un temps complet, preuve de l’implication de la direction et de la municipalité. « Je m’occupe notamment d’un groupe de six personnes trisomiques ou autistes, âgées de 25 à 40 ans et ce… depuis treize ans ! C’est un atelier, mais je ne fais jamais du pur divertissement : l’évolution de mes élèves sur le plan musical et technique est réelle », insiste-t-il. Les ateliers constituent ainsi une étape nécessaire, mais qui ne doit pas dispenser les établissements d’intégrer des élèves handicapés dans les cursus traditionnels. « Les conservatoires forment des musiciens et répondent à une mission éducative », rappelle ainsi Laurent Lebouteiller, coordinateur des actions handicap au CRR de Caen.

L’intégration dans les cursus traditionnels

Outre la mise en place d’ateliers, les conservatoires sont de plus en plus nombreux à intégrer des élèves handicapés dans leurs cursus. C’est le cas à Rouen, où une dizaine d’élèves handicapés sont inscrits en cours d’instruments, dont deux adolescents autistes, l’un en classe de piano, l’autre en violon. Le premier, 12 ans, est d’ailleurs en classe à horaire aménagé. Le CRR de Cergy-Pontoise accueille des enfants autistes et trisomiques, tout comme quelques conservatoires parisiens. A Lyon, le CRR accueille une dizaine d’élèves handicapés : dyslexiques sévères, malvoyants, handicapés psychomoteurs, autistes… Ils sont tous inscrits en cursus traditionnel, une volonté de la direction. « Bien sûr, nous faisons de petites adaptations, concède Nathalie Leverrier, la sous-directrice. Ils ont davantage de temps pour terminer leurs cycles et nous sommes plus souples en ce qui concerne la pratique collective. » Mais lorsque ces élèves frappent à la porte du conservatoire, ils passent le concours d’entrée. « Nous jouons le jeu du règlement », explique-t-elle. Au CRR de Grenoble, ou le système d’ateliers est privilégié, il arrive qu’un élève passe, lorsqu’il le souhaite, en cursus traditionnel. « C’est le cas d’un guitariste autiste, qui prend des cours individuels depuis la rentrée », indique Jacques Cordier.

Mettre en place des cursus parallèles

D’autres établissements ont fait la démarche, encore rare, de créer un cursus adapté. Le CRR de Caen a mis en place deux cycles successifs de quatre ans, soit un cursus spécialisé de huit ans ouvert à toutes les personnes en situation de handicap. Quelque 240 élèves, tous âges confondus, sont inscrits cette année. La mise en place d’un cursus adapté n’est pas aisée : les types et les degrés de handicap sont extrêmement variés : tous les troubles moteurs, la population autistique et trisomique, la surdité, la cécité, la dyslexie, la dyspraxie… Une variété qui nécessite une prise en charge au cas par cas et un enseignement à la carte. Laurent Lebouteiller s’occupe de la classe de pratique collective. Ses élèves utilisent l’informatique musicale, et notamment l’orgue sensoriel : « Un ordinateur adapté, doté d’une surface tactile qui permet de travailler des notions aussi subtiles que le glissando, le vibrato ou encore le rythme, explique-t-il. L’élève apprend des notions d’harmonie et peut improviser sur des gammes. » Pendant ce cours, il privilégie un rapport intuitif à la musique, plutôt que purement théorique.

Pas d’obligation de résultat, mais l’obligation d’essayer

Depuis 2011, le conservatoire des Landes a généralisé l’accueil des élèves handicapés. Le CRD compte cinq antennes et plus de 100 kilomètres séparent les deux sites les plus éloignés. Un éclatement géographique qui nécessite l’implication de l’ensemble des professeurs. « Nous n’avons pas l’obligation de réussir, mais nous devons essayer », rappelle Patrick Guillem. Son établissement a, lui aussi, mis en place un cursus adapté calqué sur les trois cycles, qui compte aujourd’hui 30 élèves. Ces derniers restent libres de passer en cursus traditionnel : une personne en fauteuil est ainsi inscrite en classe de cornemuse. Des mesures permettent de compenser le handicap. Dix minutes de cours supplémentaires sont, par exemple, accordées aux personnes appareillées. La plupart des mesures sont établies au cas par cas : « Lorsqu’un élève aveugle s’est inscrit, la partition en braille dont il avait besoin était cinq fois plus chère qu’une partition normale, raconte Patrick Guillem. Le conservatoire l’a achetée. » Un des élèves ne parle pas, l’autre ne peut pas écrire. Ne pouvant pas suivre en cours de formation musicale, ils reçoivent chacun une demi-heure de cours particulier. Pour des personnes sourdes, appareillées, il est possible de faire régler les prothèses en fonction de l’instrument pratiqué (voir encadré Grenoble).

L’épineuse question de l’évaluation

Qui dit apprentissage dit évaluation. Or, qu’en est-il des auditions et examens, constitutifs des cursus en conservatoire, dans le cas des élèves handicapés ? Patrick Guillem est formel : « Il n’y a aucune raison que les autres élèves soient évalués et pas les élèves handicapés. Il faut leur fixer des objectifs. » Il s’agit bien d’apprendre, avec toute la difficulté que cela représente – et, heureusement, le plaisir ! – sans tomber dans l’indulgence excessive. Rares sont les passages devant un jury : les professeurs privilégient plutôt un contrôle continu. « Un contrat d’objectif est déterminé entre l’élève, son professeur et moi », explique Laurent Lebouteiller, qui a mis en place des critères d’évaluation avec une équipe de psychologues et de psychiatres.
Au CRD de Saint-Brieuc, Muriel Védrine, professeur de piano, a fondé le département Mozaïque en 1999, pour ­accueillir les personnes handicapées. Pas de limite d’âge, de système de cycles ou d’examens. « Les handicapés sont très fatigables. Apprendre leur demande des efforts supplémentaires. Les professeurs les encouragent, bien sûr, à travailler leur instrument chez eux, mais peu l’obtiennent. Les priorités de ces élèves sont l’école, les soins, parfois doublés d’un suivi psychologique. » Mais adapter l’enseignement, ce n’est pas renoncer à toute ambition pédagogique. « Deux fois dans l’année, les professeurs remplissent un bulletin, avec leurs appréciations », explique Muriel Védrine. « L’objectif du département Mozaïque est le même que celui des cursus traditionnels : la prestation publique. Comme pour n’importe quel élève, nous organisons des auditions. » Certaines pathologies ne permettent cependant pas d’appliquer de critères d’évaluation, même adaptés : c’est le cas des maladies dégénératives, où l’élève régresse.

Savoir être ou savoir faire ?

Les enseignants n’ont pas obligation de se former pour recevoir des élèves handicapés dans leur classe, d’où la nécessité de leur proposer un accompagnement : la présence d’un référent handicap ou d’un intervenant spécialisé, qui élabore les programmes, réfléchit à des critères d’évaluation et peut, si besoin, assister au cours, est pertinente. « Je suis un filtre, explique Laurent Lebouteiller. Je reçois chaque futur élève handicapé et je l’aiguille vers le bon professeur. On ne peut évidemment pas forcer un enseignant à accueillir un élève handicapé dans sa classe sans préparation. Il doit pouvoir gérer les crises en cas de handicap lourd. » Pour Patrick Guillem, l’enseignant peut acquérir des notions, mais l’idée même d’une “formation handicap” est illusoire : « Chaque cas est particulier, tant les handicaps sont différents. Plus que la formation théorique, le partage d’expériences est essentiel pour enrichir sa boîte à outils. Enseigner à des enfants handicapés est un savoir-être plus qu’un savoir-faire. » Il reste néanmoins évident qu’un professeur qui tra­vaille­ra avec un autiste s’en sortira mieux s’il détient des notions sur ce handicap. « Avec un élève autiste, le cours doit être très ritualisé, pour le rassurer », explique ainsi Patrick Guillem.

Le risque : se reposer sur le volontariat

Motivation, passion pour la pédagogie, convictions personnelles… Certains enseignants sont plus enclins que d’autres à accueillir un élève handicapé dans leur classe. « Le risque est qu’un enseignant volontaire se retrouve à accueillir tous les élèves handicapés ! prévient Patrick Guillem. Or, tous les cours doivent être accessibles. » Enseigner la musique aux handicapés, c’est encore, dans certains cas, affronter des préjugés : « J’ai souvent entendu que les enseignants qui s’occupent des personnes handicapées seraient des musiciens ratés, des pédagogues au rabais faisant de l’animation », déplore Patrick Guillem. Malgré le scepticisme de certains, une prise de conscience est en marche. « La volonté étatique d’aller vers ces publics gagne les enseignants, explique Laurent Lebouteiller. La demande de formation explose. Nous étions loin d’un tel intérêt il y a dix ans : seul le corps médico-social s’intéressait à ces questions. Aujourd’hui, certains collègues font 300 kilomètres pour assister à une conférence : les enseignants veulent comprendre comment fonctionnent ces élèves, pour leur offrir une pédagogie adaptée. » Même constat optimiste au CRR de Rouen, où Philippe Tailleux remarque qu’aucun des professeurs de l’équipe n’a jamais émis de réticence à l’idée de recevoir un élève handicapé dans sa classe. La réflexion pédagogique sur le handicap est au cœur des préoccupations de l’établissement, qui a organisé un colloque sur la question en 2009. « Nous échangeons régulièrement avec les équipes des conservatoires et écoles de musique de la région, raconte Philippe Tailleux, où la demande de formation se généralise. »

Une offre de formation de plus en plus complète

Demande oblige, l’offre de formation s’étoffe. Les inscriptions pour la cinquième session de formation continue au diplôme universitaire “La musique et l’enfant en situation de handicap” du CFMI de Tours sont ouvertes aux enseignants des conservatoires et aux musiciens intervenants. « L’accueil des personnes handicapées étant inscrit dans le cahier des charges des établissements, les enseignants réagissent en conséquence, explique Isabelle Grégoire, la directrice. Une formation sur le handicap est un atout lors d’un entretien d’embauche. » Le CFMI de Lyon propose, lui aussi, depuis 2000, une formation “Musique et handicap”. Anne-Marie Bastien, ancienne directrice, a constaté une nette progression de la demande : « Sur 72 établissements d’enseignement musical qui appartiennent à la métropole de Lyon, 48 ont une offre adaptée aux handicapés ou déclarent qu’ils mènent une démarche dans ce sens, ­explique-t-elle. Il y a une réelle attente de formation chez les enseignants, qui craignent de faire des erreurs. » Certaines situations sont en effet source de stress et de désarroi. « Il est arrivé qu’un élève handicapé jette le matériel ou quitte la salle de cours », raconte Patrick Guillem. Dans le cas de handicaps mentaux ou psychiques, source de potentiels problèmes comportementaux, le lien à établir avec le corps médical ou la famille est essentiel. « Si l’élève fait dans sa culotte, ou, plus grave, s’il a une crise d’épilepsie, ce n’est pas à nous de nous en occuper », explique-t-il.

L’indispensable travail en réseau

Pour inciter les professeurs à partager leurs expériences, Laurent Lebouteiller a établi, en huit ans, un réseau de 74 professeurs ressources, formés en conséquence, dans les écoles de musique de la région de Caen. « Nous identifions les professeurs intéressés. Le partage d’expériences leur permet de se former, mais aussi de communiquer leurs craintes et leurs réticences… car c’est un domaine où nous expérimentons encore beaucoup. » Le dynamisme du CRR de Caen fait des émules : « Près de 1 000 élèves handicapés sont scolarisés dans les écoles de musique du Calvados, de la Manche et de l’Orne. Bien sûr, la place qui leur est réservée varie selon les établissements, explique Laurent Lebouteiller, mais l’idée est de ne jamais dire non, même quand cela paraît impossible. » Alors que, il y a dix ans, les parents d’élèves handicapés n’osaient pas franchir les portes d’un conservatoire, « ils sont aujourd’hui nombreux aux portes ouvertes et notre cursus a une longue liste d’attente ».
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