La musique à l’école est indispensable !

Antoine Pecqueur 15/01/2008
Dominique Gerenton est professeur agrégé de musique au lycée Apollinaire de Nice. Elle nous fait part de ses inquiétudes face à l’évolution de l’enseignement de la musique dans le secondaire.
Comment jugez-vous la place de la musique au collège et au lycée ?
Au collège, le problème est que les enfants n’ont qu’une heure de musique par semaine. On ne peut pas "décrocher la lune" avec cela... Mais le "malaise" est plus général. L’âge des enfants, entre 11 et 14 ou 15 ans, en pleine formation physique et psychologique, exigerait qu’on leur accorde plus d’attention. Sur un plan purement scolaire, déjà, beaucoup d’enfants ne savent pas lire à leur entrée en sixième. Le collège est le lieu de tous les apprentissages... Il serait temps de donner à l’enseignement de la musique son rôle de premier plan dans le développement intellectuel et sensible, esthétique, des enfants, car l’enseignement de la musique est indispensable à la formation d’un individu et à une nécessaire ouverture de l’esprit.

Au lycée, les options de spécialité sont en souffrance, voire en voie d’extinction, car la musique est considérée - et contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce n’est pas par les élèves ! - soit comme un "luxe", réservé à une supposée élite, soit comme un bien de consommation courante, un accessoire propre à "l’animation". Dès lors, l’utilité de son enseignement se trouve contestée, on la situerait plutôt du côté des activités ludiques, des "clubs"... On sent venir "l’école après l’école"...
Il y a donc un fossé à combler entre ces deux conceptions extrêmes de la musique, d’ailleurs tout aussi fausses l’une que l’autre ; et c’est là le rôle de l’éducation musicale à l’école.

Comment avez-vous réagi lorsque François Fillon, alors ministre de l’Education nationale, souhaita faire de la musique une option facultative au collège ?
C’est à mes yeux une aberration. Comment voulez-vous qu’un enfant de 12 ans fasse un choix éclairé sur le sujet de la "culture" dont tous ont besoin, et de plus, par la négative ? Il n’a pas la maturité pour cela. L’école est là pour lui faire découvrir ce que le milieu familial ne lui montrera peut-être jamais. C’est un vrai problème de société.

Que pensez-vous des œuvres programmées cette année au bac ?
Pour l’option facultative, nous avons Jimi Hendrix (pour la troisième année consécutive, c’est peut-être un peu dommage), une pièce d’orgue de Jehan Alain, qui n’est pas forcément facile pour des jeunes de 18 ans, et une musique de film de Bernard Herrmann. Le choix des œuvres à imposer au bac est sans doute difficile... Aujourd’hui, nous sommes soumis aux lois du "marché", à la question des "droits" ; cela peut devenir un problème majeur... Mais la vraie question à laquelle il faudrait réfléchir est celle des objectifs de l’option facultative, et du choix des œuvres à imposer en raison de ces objectifs.
En série littéraire, option de spécialité, nous avons Les Sept Dernières Paroles du Christ de Haydn, le Concerto pour orchestre de Bartok, le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy et les Wesendonck-Lieder de Wagner. Ces œuvres, toutes intéressantes, mais difficiles, doivent être rendues accessibles aux jeunes - dont le degré d’accoutumance à la musique est d’une extrême hétérogénéité -, puis étudiées dans leur contexte esthétique et à travers le prisme d’une thématique pour chacune de ces œuvres. C’est passionnant, mais ce n’est pas forcément évident.

Que faire pour relancer l’enseignement de la musique au lycée ?
L’option facultative, d’après les textes, devrait être enseignée à raison de trois heures par semaine en 2de, puis en 1re, puis en terminale. Je pense que très peu de lycées, malheureusement, offrent cet horaire. D’un lycée à l’autre, le nombre d’heures allouées à cet enseignement est très différent ; il n’y a donc aucune égalité des candidats devant l’épreuve. Cela serait inconcevable dans une autre discipline, tout au moins dans les disciplines "reconnues" pour leur valeur "fondamentale" !... Quant à l’option de spécialité, en série littéraire, il faudrait - et nous le demandons depuis longtemps - que cette option dite "lourde" ne soit pas cantonnée à cette seule série qui a été depuis longtemps, et tout à fait à tort, tellement dévalorisée. Car les musiciens sont aussi parmi les séries scientifiques, et même technologiques ! Il serait important, voire crucial, de réfléchir à "l’offre" d’enseignement de la musique au lycée.

Le ministre Xavier Darcos a récemment évoqué la création d’un cours d’histoire de l’art obligatoire. Qu’en pensez-vous ?
Que l’histoire de l’art devienne obligatoire, très bien. Mais le problème est de voir la musique, dès le collège, confondue dans le "paquet" (c’est à la mode) général "histoire de l’art". On en arrive donc à une confusion des genres qui mènera à une culture artistique très superficielle. Or, la musique est un domaine qui exige une réelle technicité. J’enseigne la musique dans un autre lycée aux élèves de série L, option "histoire DES arts". On le voit : ils n’arrivent malheureusement pas à entrer dans le langage musical. Et on doit se contenter le plus souvent d’une paraphrase, d’un discours, cantonnant la musique à un rôle d’illustration... On reste alors obligatoirement superficiel.
Je dirai, pour conclure, une évidence : il faut une "éducation musicale" solide pour savoir écouter une œuvre musicale, comprendre sa portée et sa place dans un contexte esthétique. Tous les professeurs de musique le savent, une connaissance minimale de la langue musicale est nécessaire. A l’heure des "grandes réformes", il est capital de bien réfléchir à ce "contenu". Cela me semble déterminant pour l’avenir proche de notre enseignement. Ou bien on renonce et on en fait un "ersatz" culturel pour se donner bonne conscience, et c’est la mort de la musique comme composante d’une nécessaire culture générale...

(sur le même sujet voir également LM376, LM369, LM338, LM330, LM327, LM323)

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