Piotr Anderszewski au théâtre des Champs-Elysées

De retour sur scène après l’une de ces périodes de retrait qu’il juge essentielles à son équilibre, le pianiste polonais s’est produit dans la salle de l’avenue Montaigne dans un programme très pensé, comparable à celui qu’il avait offert à Carnegie Hall en février : Variations posthumes de Schumann, fantaisie et sonate de Mozart, mazurkas et Polonaise-Fantaisie de Chopin

Au fond, c’est bien cela que nous avons admiré, puis salué d’un cœur unanime : slowiansczyzna. Ce mot difficile à écrire, presque intraduisible en français. Cette quintessence de l’âme slave dont Piotr Anderszewski, né à Varsovie d’une mère juive hongroise, offre le vivant exemple loin des poncifs et de nos certitudes postmodernes, toutes de pacotille. Et c’est bien de cela qu’il faut le remercier : d’être lui-même, l’enfant d’une civilisation au sens fort et riche du terme. Oh, certes, de la culture occidentale, de la Mitteleuropa rêvée ou disparue, l’artiste polyglotte, imprégné de littérature, possède le raffinement, une idée certaine de l’histoire, du temps, des mythologies. Mais voyons ces figures simples ornant les fresques de la vie rurale polonaise... Anderszewski, comme elle, est lié à ses ciels, à sa terre. Dépouillé du pathos et de la gravité russes, imperméables aux sortilèges de nos capitales déracinées, il en a la rudesse, la franchise, le lyrisme, la douce générosité.

Il y avait beaucoup d’amour, dans ce mi bémol majeur qu’il eut la pudeur de ne pas claironner à la manière d’un choral d’église. Timbré, puissamment charpenté mais toujours pianistique – car c’est au piano et non à l’orchestre que Schumann a confié ces Geistervariationen aux harmonies pleines, à la double-croche serrée comme il sied. Des tenues longues, l’atmosphère déjà du dernier Brahms qui en développera le thème, une imperturbable sérénité, et cet art de phraser à l’archet comme Ida Haendel l’aurait fait dans le langsam du Concerto pour violon. Anderszewski s’y révèle incomparablement supérieur à un Sokolov auquel manqueront toujours, ici, la joie recueillie, la tendresse, le naturel, l’émotion pure. Prétexte à méditation davantage même qu’à variations (agogique admirable), l’œuvre plongea la salle dans un climat d’intimité particulière.

Il était à craindre que, sous l’effet d’un curieux transfert, les Mozart suivants, attaqués sans pause, en subiraient l’empreinte émotionnelle. La Fantaisie en do mineur (KV475) n’énonça rien de ses enharmonies et chromatismes incroyables, peu de sa rigueur magistrale, rien de son parcours tonal singulier. Foin des démonstrations pour musicologues : Andantino opératique, section centrale Sturm und Drang, passage cadentiel librement traité, l’ensemble prélude à la Sonate en do mineur (KV457), si bien touchée, dont la conduite vocale fut splendide (beethovénien Adagio en mi bémol !) – l’Allegro assai, orné de façon personnelle, manquant un rien, dans ses syncopes, de fermeté. Quelle dignité aussi, dans cette douleur résignée…

Offerts un premier mars, pour l’anniversaire de Chopin, les deux cycles de mazurkas furent de grand style, caractérisés, campés du talon ou du sabot, tempo giusto, narratifs à souhait (op. 56 et 59). Mais la Polonaise-Fantaisie, à l’architecture complexe, fut pour nous la clé de voûte de ce récital poignant. Intense, lumineuse, ancrée dans ses basses charnues, unifiée et pourtant comme improvisée, ou tissée de souvenirs, réexposée avec ô combien de finesse, héroïque en sa péroraison, déclamée, dramatique quoique véritablement confessée.

Rappelé à trois reprises, Piotr Anderszewski chemine en bis Sur un sentier recouvert de Leos Janacek. Rythmes, mélodies, couleurs, folklore savoureux du Brave Soldat Chvéik : Andante, Vivo et Allegro du 2e Livre (1er mars).

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