Jean-Marc Luisada, piano au musée Jacquemart-André

Dans le grand salon de l’hôtel du boulevard Haussmann, pour le concert de clôture du cycle Autour du piano, le pianiste français offrait un programme d’une élégance rare : carrures classiques de Mozart, pudeur et drame schubertiens, peintures et couleurs debussystes, timbres et chant de Chopin

Dit avec grâce, “en allant” mais sans hâte, ce beau thème de lied allemand d’une sonorité pénétrante, bientôt prétexte à de délicieuses variations : Jean-Marc Luisada ouvre son récital par la Sonate en la majeur de Mozart. Comme s’il plaçait d’emblée son programme sous le signe d’une sorte de noblesse, justement moins viennoise ici que française : finesse des lignes, jeu de questions-réponses, prégnance générale de l’architecture. Soucieux d’équilibres, respectueux du style, le musicien restitue l’œuvre dans sa dimension de fresque, tendant un arc de la première à la note ultime sans surjouer la joliesse de ses phrases, ni bégayer dans les reprises qu’il agrémente tout au contraire d’attaques et d’articulations différentes. Pulsation organique, unificatrice, révélation des voix intérieures, illusion parfois d’un instrument à plusieurs registres, Menuetto affirmé. L’œuvre s’achève sur ce célèbre rythme de janissaire, par ce rondeau si parisien pourvu de refrain et couplets : irrésistible turquerie délicatement ciselée en son centre.

Or c’est à la lumière de cette vivacité-là, sous ses auspices, que Jean-Marc Luisada donne de goûter au tragique de l’Impromptu en fa mineur op. 142 de Schubert. Musique céleste, douloureuse, passionnée, qu’il chante à pleins poumons, phrase à l’archet – celui d’un violoncelle – ou module sotto voce. Quelle conduite mélodique, quel art du rubato sur ce tapis de doubles-croches mouvantes (trois octaves doublées pour seule liberté). Quel sens de la forme, aussi, pour en réunir les séquences, en souligner le caractère, en dénoncer l’illusoire réexposition en majeur ! Avec chic, rompant nos habitudes auditives, le pianiste en offre le pendant en la bémol, mais sur le mode mineur : celui de l’Opus 90 n°4. Dentelle délicate à la dextre sur basses lourées, accords bien pesés. Digne et sombre, orné de contrechants, le trio en do dièse mineur clame une révolte, un désespoir que Debussy chasse vite d’une parodie de cake-walk (General Lavine-Eccentric).

Alors, résonnant de ses puissantes cloches, légendaire, La Cathédrale engloutie jaillit soudain des profondeurs du clavier. Des reliefs, des blocs monumentaux, aucun alanguissement malvenu, toute la vibration expressive d’un piano richement timbré dont les pores sont dilatés, dirait Samson François : une splendeur de peinture dissipée dans le mystère, sfumato.

Un instant, la 3e Ballade de Chopin nous offre le répit de son rayonnement heureux, presque déjà fauréen. Voilà bien un Chopin pudique, aristocrate mais non point hiératique, polyphonique à plein, ému, chaloupé, vibrant, lyrique ! On sent là comme une gravité neuve, dans ce jeu abouti, décanté, d’une sensibilité toujours à fleur de peau : une façon de toucher au cœur, à l’essentiel. Et le 2e Scherzo, d’une fièvre virtuose, laisse admirer en effet, dans l’affliction comme dans la splendeur (con anima, choral sostenuto), le chant pur et profond d’un maître soutenu par les ressources d’une main gauche charnue de sonorité. Peu d’artistes en dessinent si superbement les contours.

Rappelé, Jean-Marc Luisada en bis offre l’émouvante cantilène, au destin tumulteux, du Nocturne op. 27 n° 2. Puis résonne, fermant la boucle, du compositeur aimé de Dieu, l’Adagio en do majeur pour harmonica de verre, miraculeux d’imitation (5 mars).

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