Les paris audacieux de la Seine musicale

Antoine Pecqueur 22/03/2017
Dans les Hauts-de-Seine, l’arrivée du nouveau complexe de l’île Seguin bouscule le paysage musical, tant en termes de fonctionnement que de programmation. Enquête quelques semaines avant l’ouverture…
Hasard du calendrier ? La Seine musicale, construite par les architectes Shigeru Ban et Jean de Gastines, ouvrira ses portes le 21 avril, la veille du premier tour de l’élection présidentielle. Pas facile de lutter en termes de communication… L’affiche se veut pourtant alléchante, avec la venue de Bob Dylan dans la grande salle de 6 000 places. Le lendemain, ce sera au tour de l’auditorium de 1 150 places d’ouvrir ses portes avec La Création de Haydn mise en scène par La Fura del Baus et dirigée par Laurence Equilbey. Deux propositions artistiques pour une salle aux deux visages : public et privé.

Le PPP : une méthode…

La Seine musicale est née d’un partenariat public-privé (PPP) d’une durée de trente ans avec, d’un côté, le département des Hauts-de-Seine et, de l’autre, la société Tempo (qui réunit InfraVia, Bouygues et Sodexo), pour la construction de l’équipement, et STS (mêlant TF1 et Sodexo), pour l’exploitation. « Le PPP peut être la meilleure ou la pire des choses, nous confie Patrick Devedjian, président du conseil départemental. Au départ, la mise au point du contrat est très ­complexe. Le groupement privé arrive avec ses ingénieurs et ses avocats. Le côté public doit être au même niveau. Nous avons mis dix-huit mois à négocier. Mais ensuite, le PPP a un immense avantage : il permet de tenir les coûts et les délais, sinon, il y a des pénalités. Pour cette raison, il n’y a pas eu un euro de dérapage, contrairement à ce qu’a connu la Philharmonie de Paris. » Le coût de construction de la Seine musicale est de 170 millions d’euros, dont 120 millions de fonds publics. Notons cependant que l’ouverture du complexe a été quand même régulièrement repoussée. Le PPP impose aussi tout au long du projet des réunions entre les partenaires publics et privés, où les deux parties doivent apprendre à travailler ensemble. Ce qui, en l’occurrence, ne fut pas des plus aisés : « Ce sont des cultures du management qui n’ont rien à voir », concède un proche du dossier. Pour ne rien arranger, certains postes ont été sans cesse réattribués : ainsi, celui de programmateur musique classique du partenariat privé est passé d’Olivier Mantei (actuel directeur de l’Opéra-Comique) à Laurent Brunner (directeur de Château de Versailles Spectacles) avant d’atterrir dans le giron de Jean-Luc Choplin (ex-directeur du théâtre du Châtelet) dont les attributions sont plus importantes, puisqu’il coordonne non seulement la musique classique, mais aussi l’ensemble de la programmation du côté privé. Avec, au passage, quelques dommages collatéraux : Laurent Brunner avait conçu une saison entière de concerts classiques qui ont dû être annulés moins d’un an avant l’ouverture du bâtiment.

… et des chiffres

D’un point de vue économique, comment se traduit concrètement le PPP ? Du côté public, Patrick Devedjian nous explique que « chaque année, le département investit 21 millions d’euros sur la Seine musicale. Mais, de cela, il faut déduire les recettes commerciales que nous recevons du partenaire privé, qui sont au minimum de 4,6 millions d’euros par an, un montant auquel peuvent s’ajouter des recettes supplémentaires indexées sur le chiffre d’affaires. La prise de risque est donc pour le ­privé ». Et du côté du privé, c’est le silence radio. Jean-Luc Choplin, président du comité de programmation, n’a pas souhaité nous communiquer le budget investi par STS pour la programmation. Nos confrères de Challenges ont écrit début mars que Jean-Luc Choplin « peine à remplir sa mission car ses tutelles (Sodexo et TF1) n’ont pas prévu de budget pour la production de spectacles ». Sans commenter cette information, Jean-Luc Choplin nous a simplement dit qu’il n’avait jamais parlé à un journaliste de Challenges. Pour un groupement privé, la gageure est de pouvoir faire du profit avec un équipement culturel de ce type. Et c’est pour cette raison qu’un scénario se dégage très clairement : au secteur public revient très majoritairement la gestion de l’auditorium, et donc de la musique classique (genre par tradition subventionné), et au secteur privé la grande salle, qui, de par sa jauge et les spectacles qu’elle peut accueillir, est davantage susceptible de dégager des bénéfices. Cela explique dès lors que le consortium privé se soit séparé de Laurent Brunner, qui proposait une programmation classique plus difficilement rentable, et qui pouvait de surcroît concurrencer la présence, côté public, de Laurence Equilbey et d’Insula Orchestra, l’orchestre en résidence de la Seine musicale.

Côté privé

Jean-Luc Choplin est un proche de Gilles Pélisson, l’actuel patron de TF1 (présent dans le groupement STS). Les deux hommes se sont connus à la direction d’Eurodisney. Mais le public, lui, connaît surtout Jean-Luc Choplin pour le poste qu’il a occupé pendant douze ans, jusqu’à l’année dernière, à la tête du théâtre du Châtelet. Dans ce théâtre, il a développé une programmation misant sur les comédies musicales, les projets crossover… avec un budget de 30 millions d’euros, financé à 40 % par les ressources propres, une part importante pour une structure culturelle publique. Ce qui a dû séduire le groupement privé de la Seine musicale. Que va faire Jean-Luc Choplin dans ce nouveau complexe ? « Je veux créer une fête musicale permanente. Nous ne fonctionnerons pas par saison, ce concept est dépassé. Les événements seront annoncés au fur et à mesure, quand il sera nécessaire de les commercialiser. Il y aura toutes les musiques, de l’électro aux musiques du monde, du jazz à la musique classique. »
Sur le créneau du jazz et du classique, Jean-Luc Choplin ne sera pas seul. Le jazzman Richard Bona a en projet l’aménagement d’un club de jazz au sein de la Seine musicale, allié à une offre de restauration. Quant au classique, Jean-Luc Choplin devra composer avec la partie publique de l’établissement, très investi dans ce domaine. Et en particulier avec Laurence Equilbey, à la tête de l’orchestre résident. La chef d’orchestre le reconnaît : « Il faut qu’on s’harmonise, qu’on se coordonne pour éviter les doublons. »

Côté public

A l’origine, le choix du nom d’Insula Orchestra avait été justifié comme une référence à la partie du cerveau qui sert à transformer les sensations en émotions. Mais aujourd’hui, le nom sonne bien plus clairement : Insula Orchestra est l’Orchestre de l’île Seguin. Jouant sur instruments d’époque, la phalange dirigée par Laurence Equilbey est entièrement subventionnée par le conseil départemental des Hauts-de-Seine, à hauteur de 3 millions d’euros par an. Un modèle économique à part dans le ­paysage des ensembles spécialisés. Ces derniers doivent en général faire leurs preuves pendant plusieurs années avant d’être subventionnés à bien plus faible échelle par les pouvoirs publics, avec un financement non pas unique, mais croisé, mêlant les tutelles (collectivités territoriales, Etat…). Le montant octroyé par le conseil départemental pour Insula Orchestra est si important que, dans ses études, la Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (Fevis) est obligée de mettre à part le cas de cet orchestre pour ne pas fausser les statistiques. « C’est un orchestre spécialisé avec les moyens d’un orchestre permanent. Cela fausse la concurrence », pointe un directeur d’ensemble. Des moyens financiers ont été engagés par Insula sur différents plans : achat d’instruments, nombre de répétitions… Mais l’investissement n’est pas qu’artistique : l’orchestre mène des actions pédagogiques et sociales et, surtout, a mis en place une vraie stratégie médiatique, avec la réalisation de nombreux clips musicaux. Au niveau administratif, Insula Orchestra compte 19 employés. A titre de comparaison, l’ensemble Pygmalion, qui défend un répertoire proche et a un volume comparable de concerts, réunit 3 employés. Se pose dès lors la question de savoir si Insula Orchestra pourrait devenir le premier orchestre permanent sur instruments anciens, avec des musiciens salariés au mois et non plus, comme c’est le cas aujourd’hui, payés au projet…

Ensembles invités

En matière d’équipement, Laurence Equilbey se réjouit des ressources offertes par l’auditorium : « Nous pouvons inventer des créations scéniques d’un genre nouveau, comme nous le faisons avec La Création de Haydn. La salle dispose d’une fosse d’orchestre , même si les possibilités techniques sont moindres que dans une maison d’opéra. Par ailleurs, nous allons renforcer le travail faisant appel aux nouvelles technologies. » Les chanteurs de La Création vont ainsi lire leurs partitions sur tablettes, sur lesquelles seront aussi projetées des images pour le public. Les concerts de musique classique devraient par contre être rarissimes dans la grande salle (une amplification serait nécessaire), mais le complexe comprend également des salles de répétition, des studios de travail. Outre ses propres concerts, Insula Orchestra programme également des concerts d’autres formations. « En 2017-2018, nous avons une trentaine de dates, la moitié étant assurée par Insula et l’autre moitié par des ensembles invités », nous précise Laurence Equilbey. Dans cette autre moitié, que trouve-t-on ? Des ensembles sur instruments anciens, mais jouant des répertoires non frontalement concurrents de ceux d’Insula (par exemple l’ensemble Correspondances de Sébastien Daucé), et des orchestres modernes (l’Orchestre de Cincinnati et l’Orchestre de la BBC Pays-de-Galles, que Laurence Equilbey a déjà été invitée à déjà diriger). Cette programmation est supervisée par Aude Tortuyaux. Laurence Equilbey entend également diversifier les formats : « Nous allons développer les “before” et les “after” des concerts. Nous avons aussi mis en place un Insulab, où des jeunes programment un week-end de concerts. » Parmi les autres formations du département présentes à la Seine musicale figure la Maîtrise des Hauts-de-Seine (dont la subvention du département est de 1,6 million d’euros). Enfin, l’académie organisée par Philippe Jaroussky y prendra place.

Reste à savoir ce que deviendra un tel investissement à la fin du mandat de Patrick Devedjian, en 2021. Son successeur pourrait ne pas vouloir financer à de telles hauteurs ces outils culturels. « Le meilleur garant de pérennité, c’est le succès », répond Patrick Devedjian, qui souligne l’importance de la culture pour les Hauts-de-Seine : « Notre département est un département à la richesse économique parfois jalousée. Il est d’autant plus indispensable de mêler l’économie, parfois un peu asséchante, à l’offre culturelle. C’est pour cela qu’au-delà de la Seine musicale, nous investissons dans toute la vallée de la culture, avec le musée Albert-Kahn, l’Arena [stade et salle de spectacles qui doit ouvrir à Nanterre à l’automne, NDLR], la tour Dubuffet. La culture est le meilleur véhicule d’intégration. » Dans les prochaines années, la concurrence s’annonce rude pour la Seine musicale : outre la maison de la Radio, où sont programmées les phalanges de Radio France, la Seine musicale va devoir affronter un autre projet de grande ampleur, entièrement privé : la future salle de concert de 2 000 places que fait construire Bernard Arnault au sein de l’ancien musée des Arts et Traditions populaires, situé à côté de la Fondation Vuitton. Un projet réalisé par Frank Gehry, qui devrait ouvrir ses portes en 2020. A l’ouest de Paris, la loi de l’offre et de la demande en matière musicale va être poussée jusque dans ses ultimes retranchements.

Comment s’y rendre ?

Pour que la fête soit réussie, il faut du monde. Faire venir le public est un enjeu majeur de la Seine musicale. Se pose dès lors la question de l’accessibilité : aujourd’hui, pour les spectateurs non motorisés, il est nécessaire de descendre au terminus de la ligne 9 (Pont-de-Sèvres) puis de marcher pendant quinze minutes dans un paysage en chantier (la Seine musicale n’est qu’une partie du projet urbanistique de l’île Seguin-rives de Seine, qui comprend des logements, une fondation d’art…). « Une nouvelle passerelle sera construite d’ici trois ans. Et nous aurons une gare du Grand Paris à proximité », précise Patrick Devedjian. Quant à Jean-Luc Choplin, il imagine déjà « des bateaux qui relieront Paris à l’île Seguin pour transporter le public au fil de la Seine ».

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