Les enfants prodiges : ce que la science nous en dit

Claire Pelofi 22/03/2017
Alors que dans certaines cultures la différence entre musiciens et non-musiciens est totalement dépourvue de sens, les sociétés occidentales ont à cœur de distinguer, parmi leurs éléments les plus talentueux, les enfants prodiges. Qu’est-ce réellement qu’un enfant prodige ? Eléments de réponse.
Aujourd’hui, en deux temps et trois clics, on trouve quantité de vidéos et d’enregistrements témoignant des capacités extraordinaires d’enfants dits “prodiges”. La fascination qu’ils exercent semble pouvoir se mesurer au moyen d’un simple ratio entre l’âge et la vitesse d’exécution de la pièce interprétée. Au-delà des fantasmes, voici ce que la science nous dit de ces individus hors norme.

Une difficile définition

Bien que le consensus soit rendu difficile par la rareté des cas, il semble que la question de l’âge soit l’ingrédient essentiel du prodige. Le professeur Henry David Feldman de l’université de Tufts dans le Massachusetts en donne une définition plutôt stricte. Un prodige, écrit-il, est « un enfant qui, avant l’âge de 10 ans, est capable d’accomplir des tâches complexes au même niveau qu’un adulte professionnel ». Sans être tous aussi précis, les scientifiques s’accordent à dire que les prodiges se caractérisent par leurs capacités à atteindre à un jeune âge ce que l’on observe habituellement chez des individus adultes. L’âge et la rapidité de développement sont donc centraux dans la notion d’enfant prodige. C’est si vrai qu’on rabotait parfois d’un an ou deux l’âge des enfants prodiges, comme ce fut le cas pour le jeune Franz Liszt, afin de faire paraître ses dons comme plus extraordinaires encore.

Le psychologue de Mozart

Selon les estimations de l’équipe du professeur Gary McPherson de l’université de Melbourne, la prévalence des prodiges musicaux est de 1 sur 600 individus environ. Très rare donc. Par conséquent, lorsqu’il s’agit d’étudier scientifiquement leur développement, leurs caractéristiques cognitives et leur psychologie, on est bien souvent contraint de se limiter à une étude de cas, c’est-à-dire à l’examen approfondi d’un enfant en particulier. Les premiers cas documentés de prodiges musicaux datent du 16e siècle et le sujet acquiert, à partir du 17e siècle, le statut d’objet de recherche à part entière. Lorsque lord Daines Barrington rencontra le jeune Mozart, celui-ci avait 8 ans et se soumit avec gaîté et espièglerie aux tests du savant, qui publia dans la revue scientifique Philosophical Transactions of the Royal Society un compte rendu de sa rencontre avec le prodigieux garçon.

Piano ou violon ?

L’étude de cas pose bien évidemment le problème de l’hétérogénéité des méthodes empiriques employées, qui rend difficile l’extrapolation de caractéristiques générales. Reinhard Kopiez, professeur de psychologie à l’université de Hanovre, a publié récemment une analyse faisant la synthèse de 213 cas d’enfants prodiges documentés dans une revue scientifique allemande entre 1798 et 1848, époque durant laquelle les petits prodiges étaient volontiers exhibés dans les capitales européennes afin d’amuser les cours par leur extraordinaire talent. De cette analyse à grande échelle, il ressort plusieurs éléments instructifs. Premièrement, la moyenne d’âge du premier concert public se situe vers 10 ans, les plus jeunes ayant 4 ans lors de leurs premières apparitions publiques. Deuxièmement, deux instruments sont majoritaires parmi ces enfants : le piano (pratiqué par la moitié d’entre eux) et le violon (pratiqué par un quart d’entre eux), le reste se répartissant entre le chant, le violoncelle, la flûte et la harpe. Le choix de ces deux instruments reflète une autre caractéristique fondamentale des enfants prodiges : la virtuosité. En effet, ces enfants impressionnent non pas par la maturité de leur interprétation, mais plutôt par la virtuosité de leur jeu. Reinhard Kopiez remarque d’ailleurs que les cas rapportés d’enfants prodiges atteignent un pic vers les années 1830, soit au moment où Franz Liszt écrit son monument de virtuosité pianistique : les Etudes d’exécution transcendante…

Sans Leopold, Wolfgang serait-il devenu Mozart ?

Quelles drôles de fées les enfants prodiges voient-ils se pencher sur leur berceau ? Au cours des dernières années, plusieurs équipes de chercheurs ont cherché à identifier les facteurs (cognitifs, génétiques, environnementaux) dont la présence conjuguée caractérise les individus exceptionnels. Le psychologue Joseph Renzulli a mis au point un modèle du “surdon musical” faisant intervenir trois facteurs principaux : capacités cognitives supérieures, créativité et discipline. Depuis, des modèles plus sophistiqués ont été avancés, soulignant également le rôle crucial de l’environnement, tant familial que scolaire. Une simple constatation permet pourtant de saisir d’emblée l’importance de l’entourage : une étude datant de 1998 montre que parmi 41 pianistes prodiges, 11 seulement sont des filles. Rien ne peut expliquer cette différence, si ce n’est l’effet de l’environnement : les petites filles ne sont pas encouragées de la même manière à exploiter leurs dons. De nombreux témoins s’accordent à dire qu’en matière de dons musicaux Hephzibah Menuhin, la petite sœur de Yehudi, rivalisait sans l’ombre d’un doute avec son prodige de frère. Pourtant, c’est au pupitre du petit garçon que l’on convoqua les meilleurs maîtres, et c’est lui qu’on encouragea dans ses dons exceptionnels, alors que Hephzibah ne devait être que son « accompagnatrice préférée ».

Les gènes de l’enfant prodige à la loupe

Il est des familles dont on se dit que le gène du musicien y rôde de génération en génération. Ainsi, chez les Bach, le père et le grand-père de Jean-Sébastien étaient respectivement trompettiste et violoniste, tandis qu’il engendra lui-même six musiciens et compositeurs. A l’inverse, on remarque que ni Schubert, ni Schumann n’avaient de parents musiciens. Afin de mesurer l’effet du patrimoine génétique d’un individu sur ses talents musicaux, l’équipe du Dr Fredrik Ullen a mené une étude portant sur 10 500 jumeaux musiciens. En analysant la corrélation des capacités musicales des vrais et des faux jumeaux, elle a pu déterminer quelles étaient les contributions respectives du patrimoine génétique et de l’environnement. Les résultats sont surprenants : ils montrent que le patrimoine génétique détermine en réalité non seulement les facilités musicales, mais également la propension à travailler son instrument. Selon cette étude, les enfants prodiges ne sont pas les créatures de parents ou professeurs trop insistants, ils développent d’eux-mêmes le goût du travail qui leur permet d’exprimer leurs dons.

Qu’a de particulier le cerveau d’un prodige musical ?

Si l’on retirait son instrument à un petit musicien prodige, remarquerait-on chez lui des dons particuliers ? L’étude de plusieurs cas nous apprend que, le plus souvent, les enfants prodiges sont pourvus de capacités cognitives supérieures à la moyenne, mais sans plus. Si l’on s’en tient à la mesure du quotient intellectuel, on constate qu’il se situe le plus souvent au-dessus de 120. Mais ce que remarquent tous les psychologues ayant examiné des musiciens prodiges, y compris lord Daines Barrington face au jeune Mozart, c’est leur mémoire incroyablement développée. La mémoire de travail, différente de la mémoire à long terme, correspond à la capacité d’un individu à manipuler mentalement des symboles (chiffres, lettres…). Pour utiliser une métaphore informatique, il s’agit en quelque sorte de la RAM ou mémoire vive dont dispose un individu. Les docteurs Ruthsatz et Detterman rapportèrent, il y a quelques années, le cas de Derek, un pianiste prodige de 6 ans. Les tests auxquels on le soumit montrèrent que son QI se situait à 130, ce qui concerne environ 2 % de la population. En revanche, les résultats des sous-tests concernant la mémoire de travail étaient absolument faramineux : Derek obtint un score de 160, c’est-à-dire le score d’un individu sur 30 000 !

Avant tout, un cervelet bien connecté

Le chercheur Larry Vandervert travaille sur le sujet des enfants prodiges depuis une trentaine d’années. Ses observations l’ont conduit à formuler une théorie prenant en compte cette mémoire exceptionnelle qui, plus que toute autre caractéristique, semble définir les enfants prodiges. Selon sa théorie, ces enfants sont pourvus d’un réseau de connexions particulièrement développé entre le cortex et le cervelet. Alors que le cortex est une structure cérébrale extrêmement sophistiquée que seules possèdent les espèces vivantes les plus récemment apparues, le cervelet est une structure plus archaïque, longtemps considérée comme ayant un rôle mineur dans les fonctions cognitives supérieures. Cependant, de récents travaux mettent en évidence le rôle fondamental du cervelet : grâce à un réseau de connexions avec les aires les plus sophistiquées du cortex, il serait en fait le siège des opérations au sein de l’espace de la mémoire de travail. Selon Larry Vandervert, le cervelet serait donc la structure responsable de ce qui fait la spécificité des enfants prodiges : une exceptionnelle capacité à manipuler mentalement des notions abstraites, ce qui leur permet de retenir en mémoire une pièce musicale complexe, d’en élaborer mentalement des variations, des transcriptions et de créer à loisir de nouvelles mélodies.

L’incertain parcours des enfants prodiges

La définition même d’enfant prodige laisse apparaître le problème que rencontrent ces enfants lorsqu’ils s’acheminent vers l’âge adulte : cessant d’être des enfants, que font-ils de leurs dons ? Bien que certains, tels que Mozart, Menuhin, Mendelssohn et Liszt, continuent à l’âge adulte d’exercer avec succès leurs talents exceptionnels, d’autres vivent l’adolescence comme un âge terrible où leur est arraché ce qui avait contribué faire d’eux, sans même qu’ils l’aient vraiment décidé, des Wunderkinder. L’ouvrage intitulé Musical Prodigies paru en 2016 consacre un chapitre entier aux adultes ayant été des enfants prodiges. Jeanne Bamberger y décrit une période de transition difficile durant laquelle ces jeunes gens doivent accepter de ne plus exercer la fascination que leur extrême jeunesse suscitait quelques années auparavant. Cette blessure est parfois si vive que certains ne s’en relèvent pas, ou très difficilement.

Le pianiste André Mathieu fut jugé, à l’âge de 7 ans, comme un pianiste de génie par Rachmaninov en personne. A l’âge d’à peine 20 ans, il ne parvenait plus à se produire en concert. Il sombra dans l’alcool et mourut seul et oublié en 1968, avant d’avoir atteint ses 40 ans. La même année, David Oïstrakh, dont ses premiers professeurs se félicitaient qu’il n’ait jamais été un enfant prodige, fêtait ses 60 ans et était célébré comme le plus grand violoniste du 20e siècle.
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