Henri Barda en récital, salle Gaveau

Plutôt rare sur les scènes nationales, le pianiste français, héritier d’une tradition prestigieuse, a enthousiasmé son auditoire en offrant une lecture puissamment originale de grandes pages de Brahms, Ravel et Chopin.
D’un engagement total, Henri Barda vit le moment du concert avec feu. Cet hypersensible toujours insatisfait de lui-même (élégance et privilège des purs), aux capacités d’oreille enviables, aux moyens pianistiques colossaux, est l’heureux dispensateur d’un art essentiel, quand bien même ses visions décontenanceraient par leurs arêtes, leurs fulgurances, l’étagement de leur palette de couleurs et de nuances ou leur fébrilité. En somme, par ce que les Anglo-Saxons nommeraient affectueusement, d’un mot, son « idiosyncrasie ». Mais ce jeu-là n’est pas fait pour les consommateurs enclins à se satisfaire de traductions courantes, mensongères et misérables, rompus qu’ils sont aux brouets tièdes, aux projections de Narcisse, aux traîtres à leur patrie.
 
Indiscutablement il y a beaucoup, en Barda, de Friedman ou de Tiegerman, beaucoup d’Horowitz et de Lazare-Lévy : dans cette flamboyance, dans ce piano de grand style – haute maîtrise, phrasés ailés, legato fabuleux, basses légèrement décalées parfois sous leur mélodie. Dans cette posture de seigneur, aussi, qui sait la science de tenir, de presser son clavier, de lui communiquer souplement masses, énergies et influx. Henri Barda possède le don d’éloquence au suprême degré. Il faut croire Eric Heidsieck et François-Joël Thiollier lorsqu’ils affirment que personne ne joue plus aujourd’hui comme ce représentant d’un âge d’or.
 
Unis en cycle, les Brahms dernière manière (Op. 117-118), fermes de traits, polyphoniques et denses, sont empoignés à pleines mains avec un sens naturel des plans, de l’agogique, des culminations. Leur mise en scène exclut toute indolence sur le mode « testament vespéral ». Egalement orchestrales, les Valses nobles et sentimentales de Ravel font état d’une subtilité confondante pour qui se donne la peine de les recevoir sans a priori. Pulsation organique, battues de danse, lumières, échos viennois, citations de jardin féérique, vie intérieure, suavités harmoniques : toute une cosmogonie ramassée en quelques pages, certes un brin dépoétisées en leur coda rêveuse par un ennemi juré du sentimental, du frelaté, du chichiteux.
 
Plus nerveux sans doute qu’au cours de la première partie, Henri Barda déroule alors les sextolets introductifs du Tombeau de Couperin à un mouvement, 104 à la noire pointée, auquel aucun hautbois n’est tenu… On voit d’ici les contrôleurs s’indigner leur chronomètre en main, lesquels pourraient à la rigueur accuser l’artiste d’attenter à la lettre du texte s’il en récusait l’esprit. Car la fugue est preste, mais savamment édifiée, la Forlane, savoureuse, dissonante, se renouvelle à chaque itération de son thème principal, le Rigaudon est carré, bientôt nostalgique qui s’affirme soudain en majeur avec une sorte de saine robustesse paysanne. Le Menuet fut le plus tendrement recueilli, comme d’un autre monde. Toccata à la limite de la rupture, secrétant son adrénaline en permanence.
 
Avec ces Chopin qu’il enchaîne les uns aux autres, Barda propose un parcours tonal qui est aussi un parcours sonore et psychologique d’humeurs, d’états d’âme, de caractères. Fruits d’une haute culture, Barcarolle, 1er ImpromptuValses (op. 70 n° 2op. 42) et Mazurkas (des op. 59, 41, 63, 56) s’égrènent telle une guirlande de merveilles manquant peut-être çà et là d’oxygène, d’espace vital ou de sérénité mais jamais de chant, de passion, de rythmes, d’élan, de substance, d’authenticité. Paradoxe d’une virtuosité se débridant davantage encore sous l’effet d’une pudeur, d’une méfiance réelle envers sa propre sensitivité. Aucun pourtant ne s’y trompe : Barda phrase ces arabesques redoutables avec autant d’aisance et de beauté qu’un stylet trace sa marque dans la cire.
Rappelé avec effusion, le musicien cisèle la cantilène de la Berceuse sur le placide continuum d’une basse obstinée avant d’offrir un  Scarlatti (Longo 33) ému, lyrique, vibrant (24 mars).

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