L’essor des départements de musique ancienne

Suzanne Gervais 11/04/2017
Le développement du répertoire baroque et du jeu sur instruments d’époque s’est répercuté dans les conservatoires. Ceux-ci accordent, aujourd’hui, une large place à l’apprentissage des instruments anciens,
en lien de plus en plus étroit avec les cursus modernes.
Bien au-delà du simple phénomène de mode auquel voulaient l’assimiler ses détracteurs, la révolution baroque est devenue une composante essentielle du paysage musical. La preuve en est la vitalité des ensembles spécialisés. L’impact est également pédagogique : le retour aux instruments anciens a modifié en profondeur l’enseignement en conservatoire.

Du stage au cursus diplômant

Soutenue par une poignée de pédagogues passionnés, la musique ancienne arrive dans les conservatoires à la fin des années 1980, d’abord sous forme de stages ponctuels, avant de s’imposer comme un cursus à part entière. Le département de musique ancienne du Conservatoire de Lyon est l’un des pionniers : créé en 1988, il fêtera ses 30 ans l’an prochain. « Le département a été fondé sur le modèle de la Schola Cantorum de Bâle, rappelle Anne Delafosse, sa coordinatrice. On y enseigne la musique ancienne au sens large : Moyen Age, Renaissance, période baroque. » Il regroupe aujourd’hui 75 étudiants, répartis sur cinq ans d’études, pour 22 professeurs. A Toulouse, le pôle Arts baroques du CRR est ouvert en 1990. Ce cursus spécialisé de trois ans prépare au DEM, mais son fonctionnement est singulier : les 50 élèves se retrouvent une fois par mois, du jeudi au dimanche. Encadrés par l’équipe de 15 professeurs, ils suivent des cours individuels, participent à plusieurs ateliers ainsi qu’aux répétitions de musique d’ensemble.
Précurseur lui aussi, le département de musique ancienne du CRR de Paris a eu 25 ans l’an dernier. L’enseignement était d’abord dispensé sous forme de stages, organisés le week-end par un noyau dur d’enseignants : Jean Tubéry (cornet à bouquin), Patrick Cohen (pianoforte), Michel Laplénie (chant)… Dix ans plus tard, les cours deviennent hebdomadaires. Le département, qui compte aujourd’hui une centaine d’étudiants et 28 professeurs, propose trois cycles initiaux dispensés aux classes à horaires aménagés, un cycle spécialisé, un cycle de perfectionnement et un cycle de concertiste. Les élèves peuvent débuter sur instrument ancien en viole de gambe, flûte à bec, clavecin ou luth. Depuis septembre, les débutants en violon moderne ont la possibilité de recevoir une initiation au violon baroque dans la classe de Patrick Bismuth.

La pratique collective, colonne vertébrale de l’apprentissage

Claire Scariot, 25 ans, termine sa licence de violon baroque au Pôle Sup’93, après un DEM de musique ancienne au CRR d’Aubervilliers. « La pratique d’ensemble est la colonne vertébrale de l’apprentissage de la musique ancienne, explique-t-elle. Avec les étudiants des autres classes, nous montons plusieurs projets dans l’année. » Claire découvre le violon baroque au lycée : elle participe alors à l’Académie des Siècles, aujourd’hui Jeune Orchestre européen Hector-Berlioz, où elle est initiée au jeu sur cordes en boyau. Le coup de foudre est immédiat : « Passer à l’instrument ancien permet de sortir du répertoire très balisé de l’instrument moderne, où le travail est essentiellement solitaire. En cours, j’étudiais les grands concertos, tout en sachant que je ne les jouerais sans doute jamais en concert. La musique ancienne est plus concrète. Je joue en public la sonate en trio que j’ai répétée. La technique vient par la musique. » Même importance de la pratique collective à Lyon : « La musique de chambre est totalement intégrée à la discipline principale, explique Anne Delafosse. Nous avons à cœur de ne pas former des purs solistes, la musique d’ensemble est essentielle pour l’avenir professionnel des élèves. » Un état d’esprit fertile : des formations prometteuses se sont ainsi constituées au sein du département, tels que Les Correspondances de Sébastien Daucé ou Les Surprises de Louis-Noël Bestion de Camboulas. A Toulouse, tous les professeurs du pôle arts baroques enseignent la musique de chambre et chaque session mensuelle se termine par une audition publique, le dimanche à midi.

Une pluridisciplinarité inévitable

Se frotter à la musique ancienne, c’est aussi aller au-delà de la maîtrise de l’instrument. « La dimension de recherche est essentielle, rappelle Jean-Christophe Revel, directeur du département de musique ancienne du CRR de Paris. Pratiquer la musique ancienne est avant tout une démarche, la curiosité est indispensable. » Ainsi, les étudiants inscrits dans un département de musique ancienne sont-ils invités à suivre des ateliers très variés : cours de justesse et de tempérament, basse continue, ornementation, danse baroque… afin d’acquérir un consistant bagage d’érudition. Se plonger dans les écrits et les traités est une étape incontournable : « La musique ancienne est sans cesse en mouvement, rappelle Claire Scariot. Ma professeur me dit souvent qu’elle ne peut pas l’enseigner en se contentant de répéter ce que lui ont dit ses professeurs. » D’ailleurs, jusqu’où va la musique ancienne ? Si, au départ, on s’arrêtait forcément au milieu du 18e siècle, les choses ont bien changé. « On estime aujourd’hui que la musique ancienne s’arrête au début du 20e siècle, explique Jean-Christophe Revel. A partir du moment où une pratique s’est perdue, on considère que c’est de la musique ancienne. » Au CRR de Paris, Patrick Cohen enseigne ainsi le pianoforte jusqu’à… Debussy ! « N’oublions pas que Le Sacre du printemps a été créé sur cordes en boyau », rappelle le directeur du département. En matière d’organologie, il est désormais admis que chaque répertoire a sa spécificité : la musique baroque française se joue à 392 Hz, le répertoire classique à 430 Hz, la musique romantique à 438 Hz…

Initiation ou spécialisation ?

Dans l’immense majorité des cas, les musiciens commencent sur l’instrument moderne. Au bout de quelques années de pratique, ils peuvent être tentés par l’instrument ancien. Plusieurs options se présentent alors : si l’élève voit cet apprentissage comme un complément à sa pratique de musicien moderne, il pourra se limiter à une option d’initiation. Une approche forcément succincte, mais qui aura aussi le grand mérite de lui donner, entre autres, les notions de phrasé ou d’articulation. Les conservatoires sont de plus en plus nombreux à proposer des initiations à la musique ancienne sur instruments modernes. Les départements de musique ancienne s’ouvrent aux cursus modernes : les professeurs envoient volontiers des élèves à l’occasion de projets ponctuels, stage ou audition. « Lorsque j’étais en troisième cycle de violon au conservatoire de Rouen, mon professeur m’a proposé de participer à une audition de la classe de musique ancienne, se souvient Louise, 27 ans. Je me suis donc retrouvé à travailler une sonate en trio de Corelli avec sacqueboute et basse continue… J’étais totalement perdue ! » Volny Hostiou, professeur de tuba et de musique ancienne, lui donne alors des premières notions d’interprétation : lecture de la partition, dynamiques de l’archet, vibrato, ornementation : « Un travail passionnant, confie Louise. Plus tard, lorsque j’ai travaillé Bach en cours de violon moderne, j’ai pu appliquer ce que j’avais compris. » Jean-Christophe Revel résume les deux tendances à l’œuvre : « D’un côté, la musique ancienne s’ouvre aux non-spécialistes qui peuvent acquérir un premier niveau de formation. De l’autre, la spécialisation est renforcée pour former des interprètes pointus. De nouvelles classes sont créées. En septembre 2016, nous avons ouvert au CRR de Paris une classe de solfège ancien et une autre d’opéra baroque, qui est appelée à devenir un cursus complet. » Cette dernière, unique en France, permet aux chanteurs de travailler les rôles des opéras des 17e et 18e siècles, mais aussi de suivre des cours de théâtre, de prononciation, de danse ou encore de maquillage.

La question des débouchés

Une initiation à la musique ancienne – plus ou moins poussée – fait désormais partie du bagage de tout instrumentiste moderne : la valeur ajoutée est précieuse. Aujourd’hui, l’élève qui souhaite se lancer professionnellement dans la musique devra être le plus polyvalent possible. L’intérêt pour le jeu sur instruments anciens est assurément salutaire : même les orchestres modernes s’y mettent, comme l’Orchestre de l’Opéra de Lyon qui vient de monter en son sein, sur le modèle de l’Opéra de Zurich, une formation sur instruments anciens, nommée I Bollenti Spiriti (voir LM 490). Alors que les postes en orchestres permanents sont rares et extrêmement convoités, il peut être tentant de se lancer dans les ensembles baroques, qui ont le vent en poupe. Mais attention : les conditions professionnelles ne sont pas les mêmes. Si les orchestres permanents recrutent des salariés en CDI, les ensembles baroques rémunèrent, eux, au projet : dans cette filière, les musiciens sont majoritairement intermittents du spectacle.

Les moyens de la musique ancienne

Un étudiant ne pourra pas acquérir tous les instruments nécessaires aux différents répertoires qu’il étudiera : on imagine mal un professeur demandant à son élève d’acheter un serpent en vue d’une audition ! Il est donc nécessaire pour les départements de musique ancienne de constituer des parcs instrumentaux : à Paris, le CRR possède ainsi six clavecins, un orgue, un clavicorde, deux pianoforte, une sacqueboute, une basse de viole, un consort de flûtes à bec et prévoit d’acquérir un consort de violes et plusieurs instruments rares de la Renaissance. A Lyon, le CNSMD possède, lui aussi, une importante collection, avec notamment tous les types d’archet, de la Renaissance jusqu’au 19e siècle. Les conservatoires moins importants auront plus de difficultés, à l’heure des restrictions budgétaires, pour acquérir des instruments anciens. D’où la pertinence des partenariats entre établissements. « Il est impératif que les conservatoires mutualisent leurs ressources pour proposer des départements de musique ancienne les plus complets possible », explique Jean-Christophe Revel. Ainsi, le CRR de Paris travaille avec les classes de musique ancienne de six conservatoires d’arrondissements parisiens et des conservatoires d’Aubervilliers et d’Orsay. Nombre de conservatoires travaillent également avec le Centre de musique baroque de Versailles, qui dispose d’un très riche centre de ressources et d’un parc instrumental unique, ou encore avec la Fondation Royaumont, qui propose, chaque année, une importante offre de formations.

Le lien avec les ensembles spécialisés

Le CRR de Paris collabore avec Le Concert spirituel, La Fenice et Les Arts florissants. Des stages professionnels sont organisés chaque année au sein de l’ensemble d’Hervé Niquet. De telles complicités sont un atout incontestable pour les étudiants. Le département de musique ancienne du Conservatoire de Lyon multiplie, quant à lui, les échanges à grande échelle : avec la Haute Ecole de musique de Genève, le CNSMD de Paris, le Conservatoire de Naples ou encore les universités de Leipzig et de Graz. Les fondateurs des Sacqueboutiers de Toulouse enseignent le cornet et la trompette baroque au conservatoire. La Ville rose est un terreau fertile pour la musique ancienne avec l’Orchestre de chambre de Toulouse (son chef d’orchestre, Gilles Colliard, est d’ailleurs directeur artistique du pôle arts baroques), l’Ensemble baroque de Michel Brun ou encore Les Passions de Jean-Marc Andrieu.

Démarche quasi philosophique, la pratique de la musique ancienne a de beaux jours devant elle, grâce à des départements dynamiques de plus en plus complets et à des enseignants passionnés. Les conservatoires devant faire face à une situation économique morose, ces départements doivent donc mettre leurs compétences en réseau et tisser des partenariats pérennes.

Suzanne Gervais et Antoine Pecqueur
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