Mozart avec François-Frédéric Guy, au théâtre des Champs-Elysées

Dirigeant l’Orchestre de chambre de Paris depuis son clavier, le musicien français revisite trois œuvres emblématiques de Mozart : le Rondo KV 382, réécrit au départ d’un mouvement de son tout premier concerto, puis les célèbres concertos en ré mineur et do majeur

Poursuivant le beau cycle inauguré le 4 avril dernier, à la tête de la même phalange, par son confrère Philippe Cassard (soliste et chef d’orchestre des concertos KV 449, 450 et 451), François-Frédéric Guy prend place au cœur de ses musiciens comme jadis le compositeur. Moins convenu qu’il ne semble, son programme s’avère plus pertinent encore dans cette configuration singulière (il y aurait à dire sur l’ordre politique et social que reproduit cette scène) : voilà Mozart à Vienne, au pianoforte, en ses débuts puis en son âge d’or. Faute de l’exposé adéquat, on rappellera brièvement que dans l’existence de Mozart le concerto pour clavier fut une arme de conquête, celle de son indépendance créatrice, et le lieu d’une quête stylistique. A la cour du prince-archevêque de Salzbourg, le jeune fils de Leopold avait tenu son rang conformément au protocole, entre cuisiniers et valets. Entamées par une série de meurtres symboliques – car même temps qu’il osa braver l’autorité paternelle, Wolfgang brisa bien là les chaînes d’une vassalité séculaire – les années 1781-1786 furent, au contraire, celles de son accomplissement dans la capitale des Habsbourg.

Un brin martial, net et franc de carrures, glorieux mais sans pompe, corseté comme il sied, l’Allegro grazioso KV 382 est pris à vive allure, qui rayonne d’emblée de tout son ré majeur. Attaques franches, mise en place et intonation impeccables, vibrato peu appuyé des cordes dans un geste quasi baroqueux (au premier violon, l’excellente Deborah Nemtanu) : l’ensemble va de l’avant par blocs de huit mesures que la troupe, homogène, réellement “de chambre”, a le bon goût de répéter chaque fois avec une intensité moindre. Le jeu clair, espiègle de François-Frédéric Guy s’y fond sans effort, en particulier dans la section à 3/8. Beethovénien averti, il énonce le thème puis déroule les variations de ce Rondo qui ne l’est que de nom : accompagnement en doubles croches, triolet puis triples croches, polyphonie de la variation en minore, trilles ailés de la cinquième, respect de l’écriture classique. En marquant une pause, vaste, nécessaire, avant la variation Adagio, le pianiste et chef d’orchestre signifie surtout avec intelligence qu’il conçoit la pièce non pas seulement comme le mouvement final isolé d’un concerto, mais aussi comme une structure tripartite en elle-même, c’est-à-dire comme une sorte de concerto miniature pourvu de sa cadence et de sa réexposition au tempo primo. Coda enlevée, irrésistible !

La même saine volonté de décaper les portées anime le Concerto KV 466, dont le tragique sans pathos s’accommode cependant mal du mouvement excessif, des coups de griffes qui lui sont réservés au prix du bouleversement de son économie générale. Le Concerto en do majeur supporte mieux l’excès de jubilation digitale. Question de caractère. Le Stimmung de ré mineur réclame un pas plus solennel. On souhaiterait ici, dans un esprit similaire, davantage de respiration, d’arc de phrases, de longueur d’archet, d’autant que le couvercle ouvert du Steinway floute les contours de sa projection sonore : le tout trahit la hâte plutôt que le drame et la prise de parole du soliste s’en ressent la première. Mais François-Frédéric Guy allège les textures, avive les couleurs des bois et des cuivres (solistes superbes), se refuse à dramatiser le développement de l’Allegro en forçant ses octaves. Allant, musical, l’Andante ornementé de dessins personnels ne manque pas d’éloquence. Finale incisif, plein de panache et d’autorité. Les cadences sont de Beethoven.

Après l’entracte, le Concerto KV 467 file droit sans s’alanguir lui non plus. François-Frédéric Guy en réalise toutefois l’unité organique avec plus de bonheur et de maestria. Admirable virtuosité pianistique, savoureuse, intelligible ! Ludique et déstructurée, la cadence signée Marc Monnet, un pastiche bien digne de Mauricio Kagel, apparaît au vrai comme bavarde et vaine (la seconde sera plus savamment ironique). Tournant autour du premier thème du Vivace comme s’il cherchait sa tonique, façon Gulda, François-Frédéric Guy la justifie pourtant avec une logique imparable. Et l’on aurait tort, au fond, de préférer celles de Lipatti quand l’on peut s’amuser de ce cocasse « choc des esthétiques », selon le mot de Gilles Cantagrel. L’écriture l’emporte sur le reste… Génie absolu de Mozart qui étoffe les relations interindividuelles entre pupitres, tutti et clavier et parvient à l’équilibre sans faire abdiquer aucune des forces en présence : idéal de la franc-maçonnerie dans laquelle il s’élève alors, fantasme de la diplomatie européenne, de l’aristocratie de son temps.

Rappelés, les musiciens redonnent l’Andante où l’on entend le « Sii costante a me sol » de Cosi fan tutte. Sur ce, les tragiques événements de la nuit contraignent le théâtre à retenir ses hôtes dans la conque sur ordre du préfet de police de Paris. Durant l’heure lourde qui suivit, François-Frédéric Guy, resté seul aux commandes, sut faire honneur à son public autant qu’à son art. (20 avril)

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