Mikhaïl Rudy, piano au collège des Bernardins à Paris

Invité dans le cadre du cycle “Je chante ton nom, Liberté”, le pianiste français, marqué lui-même par une histoire singulière, avait conçu un programme sans entracte menant de l’élévation spirituelle de Jean-Sébastien Bach au dépouillement de Philipp Glass.
Il y a exactement quarante ans, premier prix encore méconnu du concours Marguerite-Long, Mikhaïl Rudy avait demandé l’asile politique à la France alors qu’il menait sa première tournée sur le continent. Né à Tachkent, il avait grandi à Donetsk, alors nommée Stalino, où le régime soviétique avait déporté sa famille à 4000 km de son point d’origine après l’avoir déchue de tout droit. Condamnés comme « ennemis du peuple », ses grands-pères avaient été fusillés. Sa grand-mère, femme de médecin, devait elle-même être déportée en tant que « veuve d’un traître et d’un ennemi de classe ». Il était impossible de ne pas y songer, sous la nef, lorsque le virtuose prit possession du Steinway pour offrir ce récital en hommage à la liberté.

Des pièces nombreuses qui composaient ce kaléidoscope d’écriture, d’inspiration, de tonalités différentes, Rudy sut tisser la matière d’un voyage ininterrompu. Sans doute fallait-il l’émouvante musicalité d’un jeu plein, richement timbré, et la profondeur individuelle d’un interprète de ce rang pour soutenir la gageure d’associer là sans choc Wagner et Glass, Brahms et Kurtag, Mozart et Ligeti.

Recueillis, polyphoniques, les chorals du Cantor transcrits par Busoni s’élèvent d’abord à la façon d’une prière (Nun komm der Heiden Heiland, Ich ruf zu dir, Herr Jesus Christ). La Fantaisie en ré mineur de Mozart, saisissante métaphore, transcende ses barres de mesures, qui paraît improvisée dans son cadre et sa rigueur classiques. Trois Intermezzi tirés de l’Opus 118 (la majeur, la mineur, mi bémol mineur), denses, orchestraux, ouvrent sur l’Elégie, le Prélude du 3e acte de Tristan, puis survient la poignante Mort d’Isolde où Liszt le traducteur atteignit au sublime lui aussi. Les pièces de Scriabine furent pour nous les plus belles : lyriques, senties avec mystère, couleurs et force, vibrantes, lyriques, hallucinées ! (Guirlande, Flammes sombres, Vers la flamme). Regret de n’avoir entendu ni Ravel, ni Szymanowski à leur suite… Mais un horizon s’ouvrit alors vers les paysages lumineux, les motifs entêtants, le minimalisme de Cage (In a Landscape), Ligeti (Musica Riccercata), Pärt (Für Aline), Glass (Metamorphose) et Kurtag (Perpetuum mobile).

Acclamé, Mikhaïl Rudy chante en bis le Nocturne en ré bémol majeur de Chopin, avec plus d’éloquence et de fermeté à chaque itération du thème. Implacables, les chevaliers du Roméo et Juliette de Prokofiev dansent un instant avec tragique et fièvre, puis le récital se clôt sur la Ronde des esprits bienheureux d’Orphée et Eurydice, transcrite de Glück par Sgambati (4 mai).

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