Emmanuel Macron : quelle politique pour la culture ?

Antoine Pecqueur 10/05/2017
Pass culture, taxation des géants du web, éducation musicale, ouverture des bibliothèques le dimanche… Décryptage des mesures annoncées pour le secteur culturel par le nouveau président.
Le monde de la culture s’est fortement mobilisé, sinon en faveur d’Emmanuel Macron, du moins pour faire barrage au Front national : appel d’une soixantaine d’organisations, de la Sacem à la CGT Spectacle, rassemblement à la Cité de la musique de Paris, où Laurent Bayle a appelé à « voter massivement pour le seul candidat républicain », devant de nombreux artistes. Aujourd’hui élu avec 66,1 % des suffrages exprimés, le nouveau président de la République va – aussitôt la passation de pouvoirs effectuée – pouvoir former son gouvernement. Même si plusieurs noms circulent, il est impossible de savoir, au moment où nous bouclons ce numéro, qui sera son ministre de la Culture. En revanche, dans son programme intitulé “Contrat avec la nation”, Emmanuel Macron, alors candidat, annonçait : « Mon premier chantier sera celui de l’éducation et de la culture. »

Incertitude

Tout au long de la campagne, En Marche ! a tenu à investir le terrain culturel : organisation de débats sur l’éducation artistique, tribune d’écrivains (parmi les soutiens du candidat, on retrouvait notamment Yves Simon ou Erik Orsenna), interviews à des médias spécialisés (notamment une “Matinale” de France Culture consacrée entièrement au programme culturel du futur président)… On rappellera aussi, pour la petite histoire, que c’est aux conseils du baryton Jean-Philippe Lafont qu’Emmanuel Macron avait fait appel pour l’aider à mieux maîtriser sa voix en meeting.
Désormais arrivé à l’Elysée, que va réellement faire celui qui a étudié le piano au conservatoire d’Amiens (malgré nos demandes, la direction du CRR d’Amiens n’a pas souhaité répondre à nos questions sur ce sujet) et qui fut ensuite l’assistant du philosophe Paul Ricœur ? Force est de reconnaître que nous n’avons qu’une idée des grandes lignes (le budget, l’éducation artistique, l’intermittence…) de son projet. Il reste à attendre l’entrée en fonction du nouveau (de la nouvelle ?) locataire de la Rue de Valois pour voir se dessiner une politique culturelle plus précise. Même s’il est probable que la marge de manœuvre du ministère – dont l’essentiel du budget est déjà  absorbé par les grosses institutions qu’il soutien (Louvre, Opéra de Paris, Académie-Française…) – restera limitée.

Budget

C’est la question la plus attendue, et l’une des plus symboliques : celle du budget du ministère de la Culture. Emmanuel Macron veut le sanctuariser à 1 % du budget de l’Etat tout au long du quinquennat. On pourra y voir une pique contre son prédécesseur, François Hollande, qui avait promis de le sanctuariser, mais avait commencé son quinquennat en le baissant. Pendant la campagne, on a aussi entendu des candidats souhaiter 1 % du PIB, comme Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Emmanuel Macron serait-il moins généreux ? Tout dépend en fait de ce qui est inclus dans l’enveloppe : le budget du ministère n’est qu’une partie du budget de la culture, où interviennent également les collectivités territoriales, la diplomatie culturelle… Un flou qu’Emmanuel Macron veut dissiper : le 1 % du budget de l’Etat coïncidera peu ou prou avec les prérogatives actuelles du ministère de la Culture. Mais ce budget devra toutefois financer de nouvelles mesures, tels que les pass culture.

Pass culture

Ce sera sans doute sa première mesure concrète en matière culturelle : Emmanuel Macron veut instaurer des pass culture de 500 euros destinés à chaque jeune à l’âge de 18 ans. Une mesure inspirée des pass mis en place en Italie par Matteo Renzi. Ce dernier avait lancé cette opération après les attentats de Paris, en affirmant : « Ils imaginent la terreur, nous répondons avec la culture. » Mais Emmanuel Macron devra améliorer le modèle italien. Car de l’autre côté des Alpes, les pass rencontrent un succès mitigé : seulement 10 % du fonds alloué a été dépensé, et certains jeunes Italiens n’hésitent pas à revendre leurs pass sur Internet. Un appel d’offres à destination des startups devrait être organisé, avec un cahier des charges drastique pour éviter les erreurs transalpines.
Reste la question du financement : l’équipe d’Emmanuel Macron n’a pas communiqué le montant exact de ces pass, mais a, par contre, précisé la provenance des fonds. Une grande partie viendra du ministère de la Culture, mais, en complément, seront aussi sollicités les distributeurs (par exemple, la Fédération nationale des cinémas) ou encore les Gafa (les géants du web : Google, Amazon, Facebook, Apple). Le montage et les parts de chacun restent toutefois encore à définir précisément. Une chose est sûre : le coût de ces pass empiétera considérablement sur le budget du ministère de la Culture. Cette mesure a pour but l’accessibilité, pour ne pas dire la démocratisation, de la culture. Dans le même dessein, Emmanuel Macron devrait ouvrir les bibliothèques le dimanche, après avoir permis l’ouverture des commerces le même jour… En Marche ! pointait durant la campagne que les bibliothèques sont moins ouvertes en France qu’à l’étranger : 41 heures par semaine dans les grandes villes contre 98 heures, par exemple, à Copenhague. Mais dans quelles conditions pour les employés ? Des contrats seront, sur ce point spécifique, passés entre l’Etat et les collectivités territoriales.

Partage de la valeur

L’un des conseillers culture les plus proches du candidat Emmanuel Macron était Marc Schwartz, conseiller-maître à la Cour des comptes et surtout connu pour avoir réalisé de nombreuses missions sur l’apport des acteurs numériques au financement de la culture : en 2012, il fut médiateur entre Google et les éditeurs de presse et, en 2015, il fut en charge d’une mission de médiation entre les intérêts des plateformes de streaming, les producteurs et les ayants droit. Le protocole d’accord Schwartz sur le développement équitable de la musique en ligne a toutefois engendré quelques controverses, en particulier avec la Spedidam, pour qui ce protocole d’accord favorise les producteurs au détriment des artistes, et surtout des artistes secondaires. Les musiciens sont-ils lésés par le numérique ? Aujourd’hui, selon les calculs de l’Adami, sur un abonnement à un service de streaming de 9,99 euros, l’artiste reçoit 46 centimes. Marc Schwartz dit, lui, se battre pour un partage de la valeur transparent et équitable. Un enjeu d’autant plus essentiel que le marché de la musique enregistrée tire désormais, à l’échelle mondiale, la moitié de ses revenus du numérique. Une croissance portée par le streaming, en hausse de 60 %. La question de la rémunération des ayants droit ne doit pas se limiter à la France. Il faut, selon l’équipe d’En Marche !, aller au-delà de l’actuelle taxe YouTube, promulguée à la fin de l’année dernière et qui correspond à une taxation sur le territoire français, à hauteur de 2 %. La fiscalité des grands acteurs du web doit être discutée à une échelle beaucoup plus large. Pour Emmanuel Macron, la politique culturelle doit se débattre à Bruxelles : c’est pour cette raison qu’il souhaite aussi créer un “Netflix” européen ou encore lancer un Erasmus de la culture. Autant de propositions qu’on attend de voir mises en œuvre, étant donné les arbitrages parfois complexes des politiques communautaires.

Éducation artistique

Si Marc Schwartz fut le conseiller culture d’Emmanuel Macron le plus engagé sur les questions numériques et économiques, le domaine de l’éducation artistique a été, lui, tout particulièrement défendu par Frédérique Dumas. Productrice de films, Frédérique Dumas est élue centriste à la région Ile-de-France. Elle a été à la tête de la commission culture, mais a quitté ses fonctions en s’opposant à la décision de la présidente de la région, Valérie Pécresse, de supprimer le Festival d’Ile-de-France. Elle est depuis lors dans les rangs de l’opposition, et s’est donc engagée dans la campagne d’Emmanuel Macron (on l’a notamment vue derrière le candidat lors du débat télévisé du 4 avril). Et c’est à Frédérique Dumas que l’on doit l’organisation du débat sur l’éducation musicale “Avec la musique, dès l’âge de 3 ans, tous égaux !”, fin mars à La Bellevilloise à Paris, où la conseillère insista sur l’impact de la musique dans le développement cognitif. « 100 % des enfants doivent avoir accès à l’éducation artistique et culturelle, contre la moitié aujourd’hui », affirme le programme culture d’Emmanuel Macron. Pour le mettre en place, le président ne veut pas d’un ministère commun Education nationale-Culture, en dépit de sa volonté de limiter les portefeuilles ministériels. Par contre, une lettre de mission commune, avec une série d’objectifs, sera délivrée afin de mieux coordonner Rue de Valois et Rue de Grenelle.

Mécénat

Emmanuel Macron compte dans son équipe Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, conseiller de François Pinault et auteur de la loi sur le mécénat, qui permet aux entreprises de défiscaliser leurs dons à hauteur de 60 % dans la limite de 0,5 % du chiffre d’affaires. Cette loi sera préservée et devrait même être amplifiée, notamment à destination des particuliers pour leurs travaux en matière de réhabilitation du patrimoine. Les PME attendent, elles aussi, un effort, notamment sur la limite de 0,5 % du chiffre d’affaires, contraignante pour ce type d’entreprises. Dans le secteur de la philanthropie, certains aimeraient également voir le nouveau président instaurer un statut de fondation d’intérêt économique pour développer les fondations actionnaires, très présentes en Scandinavie, qui consiste à placer l’entreprise sous l’égide d’une fondation à but à la fois économique et philanthropique. Mais surtout, les responsables de mécénat attendent avec une certaine inquiétude les modalités de la suppression, même partielle, de l’impôt de solidarité sur la fortune, qui pourrait réduire considérablement le montant des dons.

Intermittence du spectacle

Même s’il s’était régulièrement opposé à Manuel Valls lorsqu’ils étaient dans le même gouvernement (on se souvient notamment de leur opposition sur la déchéance de ­nationalité), Emmanuel Macron reconnaît que l’accord de 2016 sur l’intermittence du spectacle, supervisé directement par Matignon, fonctionne de manière efficace. Il sera donc conservé, mais adapté, notamment pour prendre en considération les actions pédagogiques des artistes, aujourd’hui plafonnées.

Ni de droite ni de gauche : à l’instar de son positionnement politique, économique ou social, le programme culturel d’Emmanuel Macron entend dépasser les clivages politiques. Il emprunte à la gauche (la défense de l’intermittence du spectacle ou l’éducation artistique) comme à la droite (le patrimoine et le mécénat). Reste maintenant à savoir qui l’incarnera. Deux de ses conseillers culture pourraient avoir des chances de se retrouver à la Rue de Valois ; Marc Schwartz est reconnu pour sa grande technicité sur les sujets souvent épineux liant les acteurs du numérique et le monde de la culture. Frédérique Dumas, plus engagée sur l’éducation artistique, est aussi plus politique : elle vient de l’UDI, ce qui peut être un avantage comme un inconvénient en fonction des équilibres politiques à respecter. Ou bien Emmanuel Macron peut vouloir jouer la carte de la surprise et nommer à ce poste une figure célèbre de la société civile, comme un artiste ou un directeur d’institution. Réponse dans quelques jours…
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