Psychologie et pédagogie ou la relation professeur-élève

Pierre Mendel 11/05/2017
Trop d’élèves ont abandonné leur cursus musical parce qu’une relation d’incompréhension s’était installée avec leur professeur. Si le cours individuel doit rester au cœur de l’apprentissage de la musique, les professeurs doivent favoriser l’épanouissement de leurs élèves.
Il n’est pas rare de croiser des personnes qui ont arrêté l’étude de la musique. On vous explique que c’était trop “dur”, que le cadre était austère, que l’on n’était pas “fait” pour ça. Pourtant on aimait en faire. Il n’est pas inhabituel non plus de rencontrer des professionnels de la musique qui ont connu des parcours difficiles et qui n’ont pu aller aussi loin qu’ils l’auraient voulu. On invoque la lourdeur des études, la discipline dont il faut faire preuve et la valse interminable des concours. Dans les deux cas, on fait également allusion à un autre paramètre évoqué avec plus de difficulté : la relation professeur-élève. Or c’est souvent ce qui conduit l’élève à lâcher prise et parfois à abandonner la musique ; les rapports entre le professeur et son élève sont d’une grande complexité et peuvent être déterminants dans la formation d’un musicien.

Le choix de la musique

On choisit de faire de la musique. Tantôt ce sont les enfants qui font part de leur envie, tantôt ce sont les parents qui voient dans le conservatoire une possibilité d’ouverture culturelle ou d’ascension sociale. L’enseignement musical ne relève pas de l’éducation obligatoire et franchir la porte d’un conservatoire pour y inscrire son enfant est une démarche porteuse de sens. L’école de musique peut alors étonner, tant son enseignement diffère de celui de l’Education nationale. Une grande discipline y règne et les élèves sont invités à se conformer à un modèle. Au cœur de l’enseignement musical se trouve le cours individuel, cours auquel on n’accède qu’après un passage d’un ou deux ans dans le cours d’éveil musical. C’est que l’on a mérité sa place, grimpé le premier palier avec succès lorsqu’on arrive “dans le cursus”. On jouit enfin du privilège de se retrouver une fois par semaine, seul, face à son professeur d’instrument. Mais le regard sur l’apprenti musicien est parfois ambivalent et, malgré les progrès qui ont été réalisés ces dernières années en matière de pédagogie musicale, il subsiste toujours une minorité de professeurs qui font preuve d’une certaine dureté à l’égard de leurs élèves et mésestiment ou ignorent l’impact psychologique d’une telle attitude.

Le cours individuel

La musique s’enseigne de plusieurs façons. L’élève inscrit au conservatoire suivra des cours répartis en trois volets : une formation instrumentale, une formation théorique et une activité d’ensemble. La formation instrumentale est la seule à être dispensée sous forme de cours individuel. Nul, au fond, parmi les professionnels de la musique, ne remet en cause l’existence même de ce cours, passage obligé pour ­acquérir les techniques spécifiques propres à chaque instrument. Il demeure la pierre angulaire de tout enseignement musical et la relation professeur-élève est la base même de la construction de la personnalité de l’élève. Le soutien hebdomadaire du professeur est indispensable au développement humain et artistique de tout musicien. La formule, quand elle fonctionne, n’a pas d’égal. Mais le cadre, de par sa nature intime et close, est un lieu fragile. Quelques professeurs s’arrogent un pouvoir excessif et adoptent, pour diverses raisons, des conduites qui ne favorisent en rien l’éclosion de la personnalité du jeune musicien. En face d’eux se trouvent des élèves démotivés, désenchantés, voire traumatisés, à qui on aura fait perdre le goût de la musique.

Recevoir l’élève tel qu’il est

Monique Deschaussées nous invite, dans son livre Par la musique deviens qui tu es (Dervy, 1999), à « recevoir l’élève tel qu’il est, sans idée préconçue, sans parti pris et surtout sans aucune projection ». Cela semble simple. Mais nombreux sont les enseignants qui ont été conditionnés par leur propre formation et ne peuvent s’empêcher d’avoir une idée préconçue de l’apprenant. Parce qu’il a vécu un parcours exigeant, passant par un système sélectif qui ne retient que les plus déterminés, le professeur de musique peut vite tomber dans l’erreur de reproduire le schéma auquel il a été exposé dans sa jeunesse et aura du mal à considérer que son élève est doté d’une personnalité propre. On attendra, tel un parent avec un bébé, que certains stades du développement musical soient atteints à certains moments, et on s’étonnera fort si cela n’arrive pas. Cependant, les tournants tant attendus correspondent peut-être surtout à l’élève modèle qui avance sans que rien ne lui fasse obstacle, qui vit dans le meilleur des mondes (pédagogiques). On se trouverait alors dans un chemin tracé avant même que l’élève ne l’emprunte. Faut-il rappeler que la grande majorité des inscrits à l’école de musique ne deviendront pas des professionnels de la musique ?
Le conservatoire a surtout pour mission de former des amateurs. Transposons la même idée à un cours de littérature au collège : on frise l’absurde ! Quel professeur de lettres s’imagine que chaque enfant dans sa classe deviendra un écrivain ? Il n’empêche qu’une minorité de professeurs dans les écoles de musique continue à nourrir des aspirations irréalistes vis-à-vis de ses élèves et ne comprend pas pourquoi ils n’avancent pas tous au même rythme. L’incompréhension du pédagogue peut être vécue par l’élève comme une agression issue de la frustration du professeur. Cette incompréhension s’accompagne souvent d’un durcissement de l’attitude face à l’élève. On ne conçoit pas en quoi cela peut l’aider ; au contraire, l’élève se sentira heurté, il aura le réflexe de rentrer en lui-même, et l’espace dont il a besoin pour s’exprimer et progresser va petit à petit se réduire, voire s’anéantir.

La douceur des mots

Hugues Leclère attire l’attention sur le vocabulaire emprunté par le professeur dans son article “Les Stratégies pédagogiques” (LM 482). Il évoque non seulement le besoin d’utiliser un langage précis afin d’indiquer un geste technique, mais met surtout en garde contre le langage négatif. Il y a mille façons de dire les choses. Aucun élève ne ressemble à un autre et il n’est pas toujours facile de trouver le mot exact qui correspond à la situation. Les mots résonnent d’autant plus fort dans la solitude du cours individuel et ils pénètrent davantage l’individu. Il convient de rappeler qu’un élève peut se trouver avec le même professeur pendant plusieurs années et l’impact de certains mots répétés au fil des ans peut avoir de lourdes conséquences. Point n’est besoin de souligner leur importance, c’est une évidence. Utilisés à bon escient, ils assiéront à la fois l’autorité du professeur et la confiance de l’élève. La courtoisie de l’enseignant doit se manifester sans modération, elle doit pouvoir créer un climat de respect dans lequel l’élève se sentira en sécurité et grâce auquel il pourra avancer.

La pression institutionnelle

Au conservatoire on joue, de temps à autre, devant un public. Cela peut s’appeler l’audition ou l’examen. La première ne comporte pas de sanction tandis que la seconde peut être éliminatoire. Les deux engendrent du stress et, pour l’instant, personne n’a trouvé de solution pour le contourner. Se confronter à ce stress est toutefois nécessaire et le dominer est une victoire. La prestation publique est formatrice et on imagine mal un musicien qui ne joue pas devant un auditoire. L’audition couronne le travail, dévoile le chemin qui a été parcouru et permet à chacun de s’évaluer. Les bienfaits sont importants et une audition préparée avec soin conduit le plus souvent à la réussite. Il existe, par contre, une politique inverse pratiquée par une minorité de professeurs qui voient dans l’audition une façon de sanctionner l’élève qui n’a pas suffisamment travaillé. La philosophie consiste à l’humilier ; on lui rappelle qu’il est inapte à suivre un cursus de musique, qu’il n’a rien à faire là, et sa famille non plus d’ailleurs, venue le soutenir pendant son épreuve ; l’audition ressemblera plus à une exécution qu’à un moment de musique. On éloigne la dimension artistique, on oublie la matière musicale et on torpille la notion de plaisir.
Cette attitude est relativement rare, heureusement, mais elle existe. D’où vient-elle ? Il est probable que certains enseignants reproduisent un schéma qu’ils ont intégré eux-mêmes dans leur jeunesse. Il règne, en outre, une grande pression au sein de chaque école de musique. L’évaluation a le vent en poupe et les professeurs peuvent ressentir une panique à l’approche de chaque échéance. Ils vont même aller jusqu’à se confondre avec l’élève au point que l’on sera amené à se demander qui est évalué, de l’élève ou du professeur. Il est certain qu’une telle insistance sur l’évaluation n’est pas fructueuse ; on ne peut aller vite en musique et la vitesse engendre l’agitation de toutes parts.

À qui la faute ?

« Il ne travaille pas », entend-on souvent, très souvent. « On ne peut rien en tirer », entend-on aussi. Ah bon ? Les paroles négatives fusent en salle des professeurs. Il est couramment admis que l’élève qui n’avance pas est fautif. Mais se demande-t-on assez souvent pourquoi il ne travaille pas ? On peut craindre qu’une poignée d’enseignants ne se remettent pas en question. Ils trouvent leurs élèves « éteints » face à eux, et cela les conforte dans leurs préjugés ; ces mêmes préjugés empêchent l’élève de revenir vers eux, et le cercle vicieux n’est ainsi jamais rompu. Que peut-on faire dans ce cas ? Quels sont les recours ? Les parents peuvent, bien sûr, demander un rendez-vous avec le professeur dans un premier temps. Solliciter un rendez-vous auprès du directeur est une autre option et il peut proposer un changement de professeur. Le changement est la plupart du temps efficace et on constate avec stupeur à quel point l’élève renaît de ses cendres, confirmant bien que la personnalité de l’ancien professeur constituait un frein à son apprentissage. Hélas, on constate aussi qu’un certain nombre d’élèves n’auront plus le courage de continuer et quitteront le conservatoire. L’abandon est fréquent et dû, en partie, à une philosophie démodée de l’enseignement, où l’on ne “voit” pas l’élève, où la relation de cause à effet ne se pose pas.

Les choses ont tout de même évolué. Mais il reste des zones d’ombre. La formation des enseignants est aujourd’hui bien supérieure à ce qu’elle était il y a trente ans. Les formations en Cefedem ainsi que la préparation aux concours de DE et de CA invitent à réfléchir à l’autre. Mais le silence se fait encore trop sur ce sujet. Parler de la psychologie des élèves peut prêter à sourire et il est bien plus commode de ne pas l’évoquer. Les élèves ainsi que les professeurs doivent pouvoir en parler afin que le cours individuel demeure le lieu de l’apprentissage par excellence. L’enseignement individuel est un modèle sain et, le plus souvent, il a le mérite de fonctionner. Mais le cadre reste intime et l’intimité rend vulnérable. Chaque professeur a au fond de lui l’envie de faire aimer son art et il ne doit pas s’égarer en route. Maurice Debesse disait qu’un éducateur « n’était pas un pontife, qu’il devait savoir sourire, aimer sourire, sinon il s’était trompé de vocation ». Il parlait de « faire les choses sérieuses gaiement ». C’est simple, non ?
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