Juliana Steinbach, romantisme allemand à l’institut Goethe à Paris

Invitée pour clore la saison Blüthner, la pianiste franco-brésilienne, grand prix de la fondation Alfred-Rheinhold, proposait un programme essentiellement marqué par le romantisme allemand : op. 79 de Brahms et op. 17 de Schumann.

Affirmé forte, à l’octave, ce fa dièse sonne comme un appel... Et d’emblée, dès l’ouverture Agitato, la musicienne s’empare de la Première Rhapsodie qu’elle empoigne à mains pleines mais conduit sans hâte, avec un sens de la grandeur épique, des culminations, cette voix timbrée, lyrique, puissante que réclame le Brahms chevaleresque et impétueux de la maturité. Valeurs légèrement surpointées à la dextre, croches serrées, triolets expressifs, legato assoluto de part et d’autre, sonorité charnue. L’ensemble, rigoureusement ordonné, ne nous semblait pas si schumannien d’approche. La page n’a certes pas l’accent rétrospectif, crépusculaire, la mélancolie méditative des derniers opus qui sont un adieu aux armes. Pourtant l’artiste, entendant le texte à la lettre, en sublime l’esprit qui tisse d’une seule étoffe ces épisodes d’humeur et d’inspiration contrastées : ré mineur éloquent, si majeur illuminé de bourdons et contrechants (délicatesse de cette dentelle !), coda déroulant ses sextolets légers dont le ritardando s’amorce très en amont de la double-barre. Passionnée, implacable, fantastique au sens littéraire, la Rhapsodie en sol mineur révèle son tragique par une voie similaire : mouvance du caractère et non raideur des carrures.

C’est dans la Fantaisie de Schumann que, pour ces raisons mêmes, Juliana Steinbach s’avère admirable : intelligence musicale supérieure, unité organique de l’ouvrage, maîtrise technique souveraine, amplitude dynamique, subtilité de toucher, vélocité féline. Combien sont peu nombreux ceux qui osent imprimer, comme elle, ce sol initial sonore au fond du clavier ! Tempo giusto, vie intérieure des doubles-croches, sentiment de l’espace, luxuriance de la polyphonie – le tout fantasque, instinctif et risqué au mépris de l’accroc. Profondeurs d’orgue du mouvement final, habité, intime et soutenu.

Signées Villa-Lobos, les dernières pièces s’inscrivent déjà dans une logique de bis : d’un naturel confondant, nettes de diction, tendres, heureuses (As tres marias), irrésistibles de vigueur et de rythme (O Polichinelo, Festa no Sertão). Les Impressoes seresteiras du Ciclo brasileiro furent toutefois pour nous le sommet du récital : impeccables dans leur mise en scène, pianistiquement sublimes, pudiques, narratives, pures de chant, poignantes de saudade quoique paradoxalement slaves.

Rappelée avec effusion, Juliana Steinbach offre les couleurs, les fanfares, les quintes à vide rugissantes, toute la lumière orchestrale, le suspense et l’exaltation sensuelle de L’Isle joyeuse de Debussy. (23 mai)

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