Vers une pratique musicale écoresponsable ?

Antoine Pecqueur 31/05/2017
Instruments utilisant des bois rares, comportements des musiciens, bilan carbone des tournées… à l’heure de la transition écologique, qu’en est-il des pratiques des phalanges orchestrales ?
Au départ, il y a l’instrument. Bois rares, ivoire… la facture instrumentale a toujours été gourmande en matériaux précieux et désormais protégés. Les essences rares, prisées par les luthiers et facteurs d’instruments anciens et modernes, sont nombreuses : palissandre, acajou, pernambouc, certains cèdres, pour n’en citer que quelques-unes. Autant d’essences dont le commerce est rendu bien plus compliqué par la nouvelle loi entrée en vigueur en 2017 (voir LM486 et LM489). Un accord international, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (Cites), a été ratifié par 175 pays dont la France. Si l’accord n’implique pas les objets manufacturés, il touche nécessairement la lutherie qui doit se fournir en bois brut. Outre les essences végétales, ce sont aussi les matières issues des animaux, comme l’ivoire ou certains cuirs et écailles, qui sont concernées par cet accord*. Les ensembles jouant sur instruments originaux (ou copies d’instruments anciens) sont directement visés. A noter que, très souvent, les facteurs d’instruments anciens sont aussi musiciens et sont donc impliqués à la fois comme fabricants et comme interprètes.

Préserver le son ou la nature ?

Luxe esthétique ou propriété acoustique incontournable de ces matières ? La lutherie pourrait-elle s’accommoder d’essences non protégées ? Difficile de faire abstraction d’un savoir-faire et de techniques millénaires en la matière. Si l’ivoire est un simple ornement dont on peut se passer sur des violes de gambe ou des luths, le choix entre le palissandre ou l’érable implique des propriétés acoustiques et des modes de construction dont il est plus difficile de faire table rase. Facteurs et musiciens devront, en attendant, se conformer à ces nouvelles règles qui imposent un parcours administratif fastidieux. L’objectif louable de la protection de la biodiversité a eu un impact inattendu sur le secteur de la musique qui n’était évidemment pas le premier visé par les organisations internationales. La Cites poursuit avant tout les industries peu soucieuses de l’écologie, comme celles de l’ameublement et de la construction qui détruisent bien davantage les forêts que la lutherie. Mais la question est désormais posée pour nombre de facteurs d’instruments, et donc pour les musiciens d’orchestres et d’ensembles : quel sera le bois de demain ?

Les bonnes pratiques écologiques

Tri, transports, achat responsable, le citoyen est sommé de modifier ses comportements dans la vie de tous les jours afin de relever le défi de la transition écologique. Qu’en est-il du musicien d’orchestre et d’ensemble ? En répétition ou en concert, quelques habitudes sont en train de changer, avec l’aide des équipes de production des phalanges ainsi que celle des lieux qui accueillent les formations (salles de spectacle, festivals…). Les repas servis aux musiciens des ensembles et des orchestres sont en ligne de mire. Pour les scènes les plus engagées en la matière, finis les verres en plastique généralement utilisés une seule fois. En Belgique, menacée par la hausse du niveau de la mer, la Flandre a adopté des gestes quotidiens qui font la différence. Le Concertgebouw de Bruges, où se produisent nombre d’ensembles français, propose, par exemple, une bouteille d’eau avec le nom du musicien inscrit dessus afin d’éviter trop de gâchis de matière plastique. Dans le même but, la salle ne propose pas des gobelets jetables, mais de vrais verres “à l’ancienne”. En France, certains festivals misent de plus en plus sur de la vaisselle en matière recyclable et des couverts en bois pour les repas des musiciens. Ils défendent aussi les circuits courts pour l’alimentation. Cet été aura même lieu la première édition d’un éco-­festival au château de Crussol, à Saint-Péray (Ardèche). Au menu : concerts, mais aussi ateliers sur l’écologie, stands de produits du terroir et forums de discussion…

Obligation contractuelle

Ces bonnes pratiques sont d’ailleurs encouragées par les conventions entre les formations et les partenaires publics. Les Directions régionales des affaires culturelles ont désormais intégré, dans les conventions annuelles passées avec les ensembles, orchestres et scènes, une clause concernant le développement durable. On déplorera qu’elle ne se réduise souvent qu’à un alinéa dans le paragraphe “autres engagements” et qu’il ne s’agisse pas d’une clause en bonne et due forme. Ainsi, tout signataire d’une convention avec la Drac doit normalement « entrer dans un développement respectueux des bonnes pratiques envers l’environnement afin de préserver l’énergie et les ressources naturelles, de sensibiliser les parties prenantes des associations aux questions écologiques et de les mobiliser sur des pratiques innovantes ». Mais la mise en œuvre de cette clause est laissée au bon vouloir des équipes qui veulent bien l’appliquer et qui y sont sensibles, comme trop souvent en matière d’écologie où l’incitatif prévaut sur le prohibitif. On pourrait attendre beaucoup plus des pouvoirs publics en matière d’obligation des associations subventionnées, à commencer par une sensibilisation et une formation des équipes de production et des musiciens.

L’empreinte carbone de la musique

On pense rarement que le secteur artistique puisse être considéré comme une activité polluante. Et pourtant, en matière de bilan carbone, les tournées sont loin d’être exemplaires. Avec le déplacement fréquent d’orchestres symphoniques entiers, la musique est une source importante de pollution. Transports aériens, tours en bus, hôtels… les tournées sont une source de pollution souvent peu maîtrisée. Les orchestres veulent à tout prix tourner pour s’assurer une visibilité internationale, mais à quel prix ? Quel est l’impact écologique du déplacement de l’Orchestre philharmonique de Radio France en Chine, de l’Orchestre national de Lyon aux Etats-Unis ou encore de celui de l’Opéra de Lyon à Oman ? Seul ce dernier pourrait, à la limite, se justifier, en raison de l’absence de phalanges symphoniques professionnelles dans ce pays. Mais la Chine comme les Etats-Unis, eux, n’en manquent pas. Le rayonnement d’un orchestre doit-il se faire au détriment du bon sens écologique, qui suppose de développer en priorité les ressources locales ?

L’argument de la qualité artistique prime généralement sur celui de la rationalité écologique. Les circuits courts ont-ils aussi un avenir dans le domaine musical et pas simplement agroalimentaire ? « Protectionniste ! », s’écrieraient certains. « Responsable », diraient d’autres. On peut en tout cas se demander si l’excellence d’un orchestre doit toujours se mesurer au nombre de ses tournées internationales. La captation audiovisuelle pourra aussi répondre, en partie, à la soif de découverte du mélomane.

En pleine recomposition du paysage politique, un Grenelle de l’environnement et des arts pourrait utilement rassembler les nouveaux ministres, Nicolas Hulot et Françoise Nyssen, tous deux issus de la société civile. Mais surtout, l’évolution doit se faire à l’échelle européenne. L’agenda 2030 de l’Union européenne affirme d’ailleurs : « Pas de développement durable sans culture ». L’inverse est aussi vrai…


* La Chambre syndicale de la facture instrumentale et les autres organisations professionnelles du secteur ont été entendues par le ministère de l’Environnement. Un arrêté a été publié le 4 mai (JORF n° 108 du 7 mai 2017), modifiant l’arrêté du 16 août 2016 relatif à l’interdiction du commerce de l’ivoire d’éléphants et de la corne de rhinocéros sur le territoire national. Ce nouvel arrêté précise que l’interdiction ne s’applique pas :
« – aux touches et tirettes de jeux en ivoire des instruments
de musique à clavier ;
« – aux archets des instruments à cordes frottées. »

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