Ecoles nationales : qu’en est-il à l’heure de la mondialisation ?

Marcel Weiss 31/05/2017
Alors que des musiciens venus du monde entier se forment ou enseignent en France et que, à l’inverse, des musiciens français parcourent la planète ou font carrière hors de l’Hexagone, la notion d’école nationale a-t-elle encore un sens ? Le témoignage de quelques musiciens d’aujourd’hui.
Bien avant que la mondialisation n’ait définitivement brouillé les pistes, l’analyse de l’évolution de l’interprétation s’est perdue dans les ramifications d’arbres généalogiques dressés au 19e siècle autour de la notion d’écoles nationales, une notion mise à mal au siècle suivant par la prolifération des échanges internationaux. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Une tradition plurielle, en constante évolution

L’organiste Eric Lebrun reconnaît éprouver un fort sentiment de filiation envers ses deux maîtres, Gaston Litaize et Michel Chapuis. Du premier, il a retenu la méthode pédagogique tout en s’identifiant davantage aux interprétations du second. Des approches différentes de l’enseignement, nourrissant de leurs apports une tradition en constante évolution, favorisant la réflexion personnelle plutôt que le mimétisme. Malgré la mondialisation, qui pourrait faire croire que l’on est devenu aujourd’hui « l’enfant de tout le monde », Eric Lebrun reste convaincu de la survivance d’une filiation française, en lien avec une manière de structurer le discours musical en fonction de sa langue maternelle.
A peine quinze ans séparent Eric Lebrun de Matthieu Magnuszewski, conscient, lui aussi, de l’empreinte laissée par une double filiation, celle de Michel Bouvard et Olivier Latry, tous deux enseignants au Conservatoire de Paris : « Culture du toucher et recherche sur les instruments historiques du premier, maîtrise technique et don de l’orchestration et de l’improvisation du second : avoir pu bénéficier de ces deux enseignements m’a peut-être aidé à n’être ni comme l’un ni comme l’autre, et à trouver ma place entre les deux. » La tradition s’affirme bien plus plurielle qu’auparavant, résultat d’un enseignement plus varié, dont témoigne l’extrême diversité des interprétations, y compris chez les élèves d’un même professeur.

L’héritage en question

Marion Ralincourt se réclame pleinement de l’école française de la flûte, d’une filiation allant de Marcel Moyse à Alain Marion, relayée par ses maîtres, Isabelle Ory au conservatoire de Joué-lès-Tours et Sophie Cherrier au CNSMD de Paris. La rencontre avec François-Xavier Roth, lui-même ancien flûtiste, qui l’engage comme soliste de l’orchestre Les Siècles, ne fait que conforter son ancrage dans cette tradition : « Jouer le répertoire français – Berlioz notamment, sur instruments d’époque – se révèle complètement pertinent par rapport au jeu “à la française”, ciselé, articulé et lumineux, reconnu comme tel par les écoles étrangères. »
Selon le clarinettiste Florent Charpentier, une esthétique bien française, basée sur la clarté, le sens des couleurs et l’articulation explique le rayonnement dans le monde entier d’une école nationale des vents. D’un son plus lumineux que la clarinette allemande, la française réussit la gageure de concilier un son richement timbré et la rondeur, illustrés par Jacques Lancelot, Ulysse Delécluse, Guy Deplus, Guy Dangain, Michel Arrignon. Des maîtres auxquels Florent Charpentier tient à associer le nom de Jacques Di Donato, qui l’a aidé à faire « un pas de côté » vers d’autres pratiques et d’autres logiques : le jazz, l’improvisation et la rencontre avec des plasticiens, en un permanent et passionnant bouillon de culture. Le saxophoniste Vincent David s’est, lui, nourri presque autant des préceptes de Charlie Parker et de John Coltrane que de ceux de Marcel Mule et Claude Delangle, dont il revendique pleinement l’héritage : « Je me sens à la croisée de plusieurs chemins, entre l’influence du jazz, celle de la musique contemporaine, mais également d’autres instrumentistes, pianistes, violonistes : il s’agit de faire la synthèse de tous ces apports et de trouver son chemin à travers toutes les cultures. »

Le charisme, remède au conformisme ambiant

Pour d’autres, comme le violoniste Nicolas Dautricourt, la notion d’école est plus génératrice de cloisonnement que d’ouverture. Les seuls héritages qu’il assume sont ceux laissés par des personnes porteuses d’une conception sans concession de la musique : « J’ai élu des maîtres qui font corps avec la musique, qui ont le courage – quitte parfois à se brûler les ailes – d’aller au bout de la réalisation de leurs rêves. » Des figures d’inspiration relativement éparse, à partir desquelles il a tenté de faire sa propre synthèse. Philippe Hirschhorn en fait partie : « C’était un être totalement inspiré, dégageant un magnétisme inouï ». A son tour enseignant, Nicolas Dautricourt cherche à être un modèle pour ses élèves, mais surtout pas un Pygmalion.
Pour Romain Garioud, l’école française du violoncelle tient surtout au charisme de quelques maîtres comme André Navarra : « Cette notion d’école a tendance à disparaître du fait de la culture de l’uniformisation dont sont responsables les conservatoires supérieurs. » Il dénonce le danger de conformisme chez des musiciens uniquement préoccupés de décrocher leur prix, et cite en contre-exemple le Festival de Lugano où Martha Argerich donne une deuxième chance à des musiciens « pas comme les autres ». Lui-même se réclame plus artiste que violoncelliste : « La première chose que j’apprends à mes élèves, c’est que l’instrument vient en dernier : le violoncelle n’est qu’un médium. »
Jérémy Jouve a été formé par différents professeurs divergeant sur la technique d’attaque des cordes de la guitare, à gauche pour l’école d’Alberto Ponce, à droite pour celle d’Alexandre Lagoya – le créateur de la classe du Conservatoire de Paris – réputée apporter plus de puissance sonore. Une divergence vécue comme une chance pour le musicien : « Au travers de la richesse de cet enseignement, j’ai appris que le plus important était le rendu musical, quel que soit le moyen utilisé. » Bien que lauréat de plusieurs concours internationaux, Jérémy Jouve refuse de sacrifier la recherche de l’expression musicale à celle d’une perfection technique, accentuée par la mondialisation.

La quête de la personnalité

Philippe Bary dresse le constat d’une standardisation générale accentuée par le mode de sélection des conservatoires. Issu lui-même de l’école française de violoncelle du 20e siècle, regroupant des personnalités aussi diverses que Maurice Maréchal, Paul Bazelaire, Paul Tortelier, André Navarra ou Maurice Gendron, son professeur, il reconnaît volontiers que l’on ne peut plus parler d’école : « Il y avait dans la génération précédente quelque chose de plus touchant, de moins stéréotypé. Aujourd’hui il y a des gens aussi forts, et en plus grand nombre, mais pas autant de personnalités. » Face à l’obsession omniprésente de la perfection, il rappelle la leçon de Maurice Gendron : « Au lieu d’être dans la compétition, soyez dans la recherche esthétique, la musicalité et le sens du texte. »
La cause est également entendue pour le pianiste Théodore Paraskivesco : « Aujourd’hui, contrairement à l’après-guerre, on ne peut plus parler d’école française du piano. Il y a autant de lignes pédagogiques que de classes au Conservatoire de Paris. C’est l’originalité du discours de chaque pianiste qui compte, quel que soit son professeur. » Passionné de transmission, comme Yvonne Lefébure, dont il fut le disciple avant d’enseigner au Conservatoire de Paris de 1985 à 2010, Théodore Paraskivesco s’attache à détecter et à développer la personnalité de chacun de ses élèves : « Mon ambition ? Que l’on ne devine pas à l’écoute leur professeur. Je pense avoir assez bien réussi. Nous ne sommes que des catalyseurs. Seules les faibles personnalités vivent le rapport au maître sur le mode du mimétisme. »

Ne pas être l’homme d’un seul livre

Savoir prendre de la distance avec ses maîtres pour créer, en quelque sorte, sa propre école constitue justement, pour le pianiste Romain Descharmes, la finalité de l’enseignement : « Le propre d’un bon professeur, c’est de procurer des pistes à partir desquelles l’élève fait son tri. » Plus que de préceptes, il garde le souvenir d’instants furtifs de cours, d’images de sons, de positions et d’indications de rubato qui l’ont marqué jusqu’à faire partie de sa personnalité : « Je me suis nourri de tout ce que l’on m’a appris, mais je ne pense pas que l’on m’ait inculqué un style “école française”, parce que, de moi-même, j’ai cherché à ne pas rester enfermé dans une seule façon de jouer. »
Barthold Kuijken ne rêve que du moment où ses élèves flûtistes trouveront leur voie, leur propre sonorité et commenceront à remettre en cause ses choix d’interprète : « Je pense que le monde artistique est désormais plus tourné vers lui-même, jouer comme son professeur n’est plus vu comme un idéal, bien au contraire. » Autant que l’école – une notion quelque peu estompée pour Barthold Kuijken – la langue parlée de chaque élève influe sur sa technique de production du son : « L’articulation dans l’école française est plus sur le devant de la bouche, produisant un son argentin, et plus en arrière dans la tradition allemande. » Il aime à rappeler un proverbe latin appris dans son enfance : « Timeo hominem unius libri » (Je crains l’homme d’un seul livre). Autodidacte par nécessité, ce défricheur de la flûte baroque s’est nourri des traités anciens de clavecin et de chant autant que de flûte pour trouver un langage apparemment convenable : « On n’a aucune preuve que ce que l’on fait soit “correct”. On fait de son mieux ».

Réconcilier mondialisation et filiation

On peut à la fois, comme le violoniste Alexis Galpérine, se revendiquer un pur produit français sur le plan culturel et rêver d’une synthèse des traditions, à l’instar d’un de ses maîtres, Ivan Galamian, issu de l’école russe, synonyme d’attachement à la matière sonore, et pourtant fervent admirateur de Lucien Capet et de la tradition franco-belge du violon, attentive à la diction et à un sensualisme assumé. Issu de ces différentes traditions par le biais de ses maîtres et modèles – Roland Charmy, Ivan Galamian, Henryk Szeryng, Sacha Bernstein, Salvatore Accardo –, Alexis Galpérine salue le retour de ces filiations auprès de nouvelles générations d’un niveau technique certes bien plus élevé, mais uniformisé. Par chance, celles-ci sont conscientes de la nécessité d’élargir connaissances et répertoires. Autant de raisons pour ce professeur du Conservatoire de Paris d’espérer en la renaissance d’une école française : « On peut arriver à réconcilier mondialisation et filiation. Je crois en une Internationale du bon sens ! »

Sans doute plus critiques que leurs aînés envers la notion de tradition, les musiciens actuels, partagés entre le souci d’une perfection imposée par le marché musical et la quête de leur identité artistique, tentent de réaliser leur propre synthèse en conciliant les apports d’héritages incarnés par quelques personnalités charismatiques et les aspects positifs de la mondialisation.

Sur le sujet, lire dans la revue PIANO 12 L’école française de piano

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