Les pépinières de jeunes ensembles

Suzanne Gervais 13/06/2017
Calquées sur le modèle des pépinières d’entreprises, qui soutiennent les start-up, certaines structures musicales, publiques comme privées, se spécialisent dans le soutien aux jeunes ensembles en leur proposant diverses formules de résidence.
Dans le lexique des start-up, une pépinière est une structure destinée à soutenir de jeunes entreprises en apportant des services, un soutien technique et, parfois, financier. Les services consistent le plus souvent à proposer des locaux et un accompagnement (conseils, formation, intégration dans les réseaux économiques). Remplacez “jeunes entreprises” par “jeunes ensembles” et la formule s’applique parfaitement à la musique. La Fédération des ensembles vocaux et instrumentaux spécialisés (Fevis) répertorie quelque 180 ensembles spécialisés en France. Parmi les 136 adhérents de la Fevis, 27 %, soit 24 d’entre eux, ont moins de 10 ans. « Pendant les cinq premières années de sa vie, le jeune ensemble doit faire ses preuves artistiques, déclare Marie Hédin, déléguée générale de la Fevis. L’écrémage est important et un grand nombre de formations disparaît pendant cette période. L’ensemble reçoit en général son premier soutien financier à l’issue de ces années tests. » Vingt de ces 24 jeunes ensembles sont actuellement en résidence : 13 dans un lieu public, 5 dans un lieu privé et 2 dans un festival. « Les résidences sont capitales pour les nouvelles formations, insiste Marie Hédin. Elles sont très souvent décisives pour la suite de leur parcours. » Un baume bienvenu dans un contexte économique morose.

Les pépinières, des locaux clés en main

Trouver un endroit où, tout simplement, se réunir est le premier obstacle que rencontre le jeune ensemble. La question du lieu de répétition est particulièrement épineuse à Paris. Petits appartements, mauvaise insonorisation, voisinage… Les obstacles sont nombreux. Des structures telles que la Fondation Singer-Polignac, située à deux pas du Trocadéro, sont alors chéries des musiciens. C’est le cas de l’ensemble Ouranos (voir page 25) qui bénéficie d’une résidence depuis sa création, en 2014. « Pouvoir répéter à la Fondation est un confort inouï qui nous permet de nous concentrer sur la musique, explique le clarinettiste Amaury Viduvier. La résidence nous permet de tra­vailler entre 10 h et 18 h 30 dans de superbes locaux à l’acoustique très fine. » La plupart des pépinières se trouvent néanmoins à la campagne. Silence, espace, cadre agréable… C’est l’occasion pour les ensembles de se mettre au vert, le temps d’une retraite musicale. A la Ferme de Villefavard, dans le Limousin, les musiciens en résidence peuvent répéter à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, dans les huit salles de travail de l’établissement. L’espace a été réhabilité en 2000 par le chef d’orchestre Jérôme Kaltenbach : l’acoustique de la grande salle est appréciée pour les enregistrements et le bâtiment est équipé de chambres, salles à manger et cuisines. Martin Kubich, directeur délégué, explique que « la ferme reçoit en moyenne 30 ensembles par an, soit 900 artistes, pour des résidences allant de deux jours à trois semaines ». Le temps court est privilégié. Pendant les résidences, le rythme est donc intense et pas question de perdre du temps avec l’organisation des repas. « Les artistes ont tout sur place. Une cuisinière est à leur entière disposition et s’adapte à leur rythme : ils peuvent ainsi dîner à trois heures du matin, au milieu d’une session d’enregistrement. » Si la Ferme de Villefavard offre les locaux de répétition et le matériel, les musiciens doivent financer l’hébergement et les repas. « Le coût varie selon la situation des ensembles : notre but est de les soutenir, pas de les étrangler financièrement », précise le directeur. Les tarifs de la pension complète oscillent entre 50 et 75 euros par jour.

De la musique avant toute chose

Les pépinières offrent aux jeunes ensembles ce qui devient un luxe : du temps. Une quiétude et une liberté qu’apprécient les quatre musiciens de l’ensemble Nevermind, en résidence à l’abbaye aux Dames de Saintes pendant deux ans. Ils ont profité de la session de février pour boucler le programme de leur deuxième disque, consacré à Telemann. « Nous organisons nos journées comme nous le souhaitons, sans déranger personne, explique la flûtiste Anna Besson. Ne pas avoir de contraintes horaires est royal ! Nous sommes rémunérés pour cette résidence et nous donnons deux concerts pendant le festival d’été. » Outre l’abbatiale, l’abbaye aux Dames met à disposition ses quatre salles de répétition et son auditorium. « La difficulté, les premières années, est que l’ensemble garde son énergie artistique intacte, malgré le manque d’argent, explique Marie Hédin. Monter un premier programme implique de nombreuses heures de travail, qui ne sont, bien sûr, pas rémunérées. » Les résidences permettent ainsi aux jeunes ensembles de se concentrer sur la construction de leur projet musical, de leur répertoire et de se donner le temps de créer leur pâte artistique. De la musique avant toute chose, en somme.

La résidence, promesse de concerts

Les musiciens doivent jouer. Ce n’est pas une lapalissade, mais une évidence que rappellent nombre de jeunes musiciens, qui peinent de plus à plus à diffuser leurs programmes. Or, pour se faire connaître, il faut se produire. A la Cité de la voix de Vézelay, qui s’est spécialisée dans l’accompagnement des tout débuts, Nicolas Bucher, directeur artistique depuis 2011, a voulu apporter sa solution à ce qu’il considère être le problème numéro un des jeunes ensembles : « Ils ne jouent pas assez. » Les Quotidiennes, en juillet et en août, permettent donc à cinq ensembles de musique classique de bénéficier d’une résidence d’une semaine à Vézelay, durant laquelle ils donnent deux petits concerts par jour, ainsi qu’un concert hors les murs. « Cette formule de résidence est réservée à l’émergence de l’émergence, rappelle Nicolas Bucher. Les ensembles qui postulent doivent réunir trois personnes au minimum, dont un chanteur, n’avoir jamais été soutenus par une Drac ni enregistré pour un label important. Ce sont en général des interprètes qui terminent leurs études au conservatoire, ou en sortent tout juste. » En ­juillet­, les Quotidiennes accueilleront l’ensemble vocal Exprime. Créée en 2011, la formation vient tout juste de se professionnaliser. Le chœur de 12 chanteurs a été retenu à Vézelay pour interpréter un programme de musique espagnole. Son chef Jérôme Pollack attend beaucoup de cette résidence : « Nous comptons roder notre programme et rencontrer des programmateurs. Les Quotidiennes peuvent nous servir de tremplin ! » La pépinière de Vézelay a déjà permis de repérer des ensembles tels que Les Surprises de Louis-Noël Bestion de Camboulas, en résidence en 2011. « Mais il y a aussi des ensembles qui peinent à émerger ou qui ne perceront même jamais, nuance Nicolas Bucher. C’est le risque quand on s’occupe des tout jeunes. »

Nourrir son carnet d’adresses

Mêmes attentes du côté des jeunes ensembles en résidence à la Fondation Singer-Polignac. « Nous nous produisons lors des concerts de saison, auxquels assistent de nombreux journalistes et programmateurs, explique Amaury Viduvier de l’ensemble Ouranos. Il est plus facile de nouer des contacts lors d’une résidence à Paris. » Certains lieux de résidence, à l’aura prestigieuse, font mouche sur le CV d’un jeune ensemble et lui permettent de rencontrer d’autres musiciens. En Belgique, la Chapelle musicale Reine-Elisabeth admet les jeunes formations sur concours. Né en 2014, le trio Zadig a entamé une résidence de trois ans en septembre 2015. Depuis, les musiciens s’y rendent deux fois par mois, pour des sessions de travail de trois à quatre jours. L’institution leur permet également de suivre les classes de maître du quatuor Artémis et de donner une dizaine de concerts en Belgique. « L’un des avantages de la résidence est que l’on croise beaucoup de musiciens, explique le violoncelliste Marc Girard-Garcia, et les lieux qui permettent aux jeunes interprètes de se rencontrer, une fois sortis du conservatoire, ne sont pas si courants. » Multiplier les résidences est possible… et même conseillé ! Le trio Zadig est ainsi, depuis un an, en résidence chez ProQuartet. Dès qu’ils sont à Paris, les musiciens peuvent travailler à la Cité internationale des arts, dans le 4e arrondissement. Grâce au réseau de ProQuartet, le trio Zadig se produit dans plusieurs festivals tels que Toulouse d’été ou le festival de l’Orangerie de Sceaux. Le cachet est symbolique, mais, rappelle Marc Girard-Garcia, « l’important est avant tout de se faire connaître ».

Nouveau modèle, nouveaux services

Le contexte économique impose de nouveaux modèles : finie l’époque où un ensemble pouvait se contenter de répéter et de donner des concerts. Aujourd’hui, le musicien doit être polyvalent, mobile, commercial, voire polyglotte. L’une des premières difficultés que rencontre un jeune ensemble est de s’intégrer au réseau professionnel alors qu’il n’a ni les moyens ni le temps de développer des outils de communication efficaces. Se faire accompagner sur le plan de la diffusion et de l’administration est alors crucial. A Ambronay, les ensembles qui participent au programme Eeemerging* bénéficient d’un lieu de travail pour roder leurs programmes et de classes de maîtres. Ils reçoivent également des conseils pour la promotion de leurs concerts et une aide à la structuration de leur projet artistique. Les ensembles retenus effectuent leur résidence chez l’un des huit partenaires européens membres du projet. Les conditions ? L’ensemble doit avoir donné son premier concert professionnel il y a moins de trois ans et la moyenne d’âge de l’ensemble des musiciens ne doit pas dépasser 32 ans. « Nous recevons chaque année entre 60 et 80 candidatures, mais nous auditionnons 20 ensembles », explique Pierre Bornachot, délégué artistique du centre culturel de rencontre d’Ambronay. Six ensembles sont retenus en première année, quatre arriveront en deuxième année et deux en troisième et dernière année. Un jury se réunit chaque année à Ambronay, pendant le festival Eeemerging, pour évaluer les ensembles retenus : « Nos critères dépassent de loin le cadre musical, explique Pierre Bornachot. Nous examinons la capacité de chaque ensemble à intégrer le marché européen ou encore son aptitude à communiquer sur un projet et à s’adresser au public. »

Des formules variées

Comment construire une stratégie de communication ? Comment choisir un label ? Lorsqu’il intègre une pépinière, le jeune ensemble vient chercher les réponses à ces questions essentielles. « Les musiciens n’apprennent pas au conservatoire comment se comporter avec les programmateurs ou comment construire un projet de disque, explique Martin Kubich, de la Ferme de Villefavard. Il faut les guider, car le milieu musical, lorsque l’on débute, ressemble à une jungle ! » La Cité de la voix, elle non plus, ne se contente pas d’offrir de bons locaux. Une séance photo, la réalisation d’une petite vidéo promotionnelle et un enregistrement d’une dizaine de minutes sont réalisés pour chaque ensemble en résidence : « Ce sont des outils précieux pour nous faire connaître, mais que nous n’aurions pas encore pu nous offrir », souligne Jérôme Pollack de l’ensemble Exprime. Il existe également des pépinières plus informelles, comme les festivals. Ils sont de plus en plus nombreux à réserver, chaque année, une partie de leur programmation aux petits nouveaux. Parmi eux, le Festival de La Chaise-Dieu ou la saison musicale de la chapelle Corneille de Rouen…

Comme dans le monde de l’entreprise, les pépinières repèrent les ensembles émergents prometteurs. Les intérêts sont partagés : une fois en résidence, les jeunes ensembles peuvent se produire lors du festival ou de la saison musicale. De quelques jours à trois ans, les formules de résidence sont variées. Si les pépinières ont compris qu’il leur fallait s’adapter à la diversification des activités du musicien en proposant des résidences de production, où l’élaboration d’une stratégie de communication et l’entretien du réseau ont une part importante, reste que le temps est primordial dans le métier d’excellence qu’est la musique. Les pépinières offrent ainsi le calme et la sérénité qui permettent au geste artistique de s’épanouir.

* Le cursus européen Eeemerging remplace, depuis 2014, le programme Jeunes ensembles, qu’avait mis en place le Centre culturel d’Ambronay en 2011. Eeemerging est ainsi organisé par Ambronay et sept autres partenaires européens dont l’université de musique de Bucarest, la Ghislierimusica de Pavie, le festival Haendel de Göttingen ou encore le Centre national de musique ancienne d’York. Les jeunes ensembles qui intègrent le programme bénéficient d’une résidence de trois ans.
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