Saint-Etienne offre à Lohengrin un remarquable plateau de solistes

Jacques Bonnaure 14/06/2017
Bien que le nombre de représentations d’opéras de Wagner ait tendance à diminuer en France, Lohengrin – qui aura été depuis 130 ans le titre wagnérien le plus représenté chez nous – semble avoir toujours la cote. Après Nantes et Montpellier (en version de concert), et Paris, l’Opéra de Saint-Etienne présentait donc en fin de saison “son” Lohengrin.

Pour cette production importante, il a fait appel à un enfant du pays et brillant chef d’orchestre, Daniel Kawka. Ce dernier a souvent associé son nom à la création contemporaine (il est à la tête de l’Ensemble orchestral contemporain) mais ses qualités de chef de répertoire symphonique et lyrique sont aussi éminentes. Il possède un sens aigu de l’action dramatique, ne traîne pas et, surtout, sait parfaitement construire ces ensembles parfois démesurés dont le jeune Wagner s’était fait une spécialité. Les épisodes s’enchaînent avec logique dans des progressions parfaitement organisées et qui évitent toute emphase. Il faut dire que le chef peut se reposer sur un orchestre de grande qualité (la petite harmonie est en particulier de très haut niveau) et des chœurs bien préparés par Laurent Touche, toujours solides et puissants, jamais braillards.

Mais cette soirée fut surtout un magnifique festival de solistes. Le ténor autrichien Nikolaï Schukoff incarne un Lohengrin d’une grande élégance, plus dans la lignée d’un Georges Thill que dans celle de nombreux ténors germaniques. Doté d’un physique très crédible pour un Chevalier du Graal, il possède le brio, avec des aigus aisés et éclatants, mais aussi le charme de la ligne mélodique, et n’éprouve aucune difficulté à s’imposer dans les ensembles. Son Récit du Graal est d’une intense poésie, à la fois héroïque et sensible, fragile et éclatant.

Cécile Perrin prouve une fois encore sa polyvalence. Un an auparavant sur la même scène, elle s’imposait en Abigaille de Nabucco. Ici, elle campe une Elsa bien assortie à son chevalier, fragile comme lui mais vocalement héroïque, avec des aigus amples et généreux ainsi que de subtiles nuances dans des sons filés pianissimo que l’on n’entend pas toujours (il est difficile de soutenir dans ce rôle des qualités aussi opposées). Particulièrement en forme, Catherine Hunold se montre impressionnante en Ortrud. C’est une chanteuse absolue, aussi grande actrice que formidable tragédienne lyrique, d’une santé vocale étonnante, plus séductrice que fée Carabosse. A ses côtés, Laurent Alvaro imagine un Telramund tourmenté, cauteleux et malheureux, sobre mais très expressif, avec un art vocal subtil et incisif, noble et clair. Quand on aura noté la présence scénique et vocale de Nicolas Cavallier en Roi Henri et de Philippe-Nicolas Martin en Héraut, un rôle en rien négligeable qui requiert un vrai grand baryton, on aura compris que cette distribution ne souffrait aucune faiblesse.

La mise en scène de Louis Désiré – intemporelle, dans les décors simples et efficaces de Diego Mendez Casariego – met en exergue un élément du mythe que l’on néglige souvent, la présence, en filigrane tout au long de l’histoire, de Gottfried, le frère disparu d’Elsa, tué et transformé en cygne par Ortrud et auquel Lohengrin, à la fin, rend sa forme humaine. L’assassinat du jeune prince est montré pendant le prélude (personnellement, j’ai toujours été opposé aux mises en scène des ouvertures mais soit…) et le jeune garçon reparaît aux moments-clés de l’action et dans la dernière scène où Désiré ne fait pas mourir Elsa qui va probablement régner avec son frère – il paraît cependant pas en très bonne santé ! Le metteur en scène a surtout bien manifesté l’ambiguïté psychologique des protagonistes, cette double postulation baudelairienne qui donne un côté presque touchant à Ortrud et Telramund, et une épaisseur humaine à notre preux Chevalier. Il a aussi bien travaillé les jeux de couleurs, toujours dans les nuances sombres, comme cette histoire de l’échec de l’humanisation du Divin. (13 juin)

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