Alessandro Deljavan inaugure le 34e festival Chopin à Paris

Révélé au concours Van Cliburn, le pianiste italien avait choisi un programme redoutable : l’intégrale des Etudes de Chopin, soit les 24 pièces op. 10 et op. 25, plus les Nouvelles Etudes publiées en 1839 par Fétis et Moscheles dans la Méthode des méthodes.

Une simple mise en doigts, trois exercices liminaires dits sans recherche excessive, servis par une sonorité ronde et pleine : à ce stade, bien peu, sans doute, pressentent que la prestation sera si belle (captivante, mémorable !). En les traitant ainsi tels d’authentiques préludes, Deljavan, d’emblée, à notre insu, assignait pourtant leur juste place aux Trois Nouvelles Etudes, qui restent accessoires dans l’œuvre entier de Chopin.

L’affiche était spectaculaire, sensationnelle. On se rappelle l’accueil triomphal que le public d’Amsterdam réserva à Youri Egorov à l’issue du concert désormais légendaire du 30 janvier 1980. Dans la grande salle du Concertgebouw, l’artiste en exil, révélé lui aussi au concours Van Cliburn, avait tenu à rendre hommage à son maître Yakov Zak en égalant son exploit : jouer les deux cahiers d’Etudes de Chopin. Dans l’histoire du concert, peu de pianistes avaient osé les offrir en une seule et même soirée tant leurs exigences technico-musicales, qui en font le sommet du genre, dépassent de beaucoup celles des programmes courants. Bien avant Claudio Arrau, Alfred Cortot s’y risquait par défi en les couplant même avec les Préludes, quand Arthur Rubinstein n’en touchait que quelques-unes.

Ces pièces explorent tous les tons, tous les recoins du clavier, les pires difficultés du jeu : extensions, placements, chevauchements, quartes, sixtes, doubles-notes, doubles-octaves, sauts, legato, staccato, passage du pouce, vélocité… De nos jours, Vyacheslav Gryaznov, Lukas Geniušas, Daniil Trifonov, Irena Portenko, Boris Berezovsky semblent n’en faire qu’une bouchée, au moins sur le plan digital. Certes, les grands “pianistes” ne manquent pas. Il y aurait beaucoup à dire sur la maîtrise, sur le poli ahurissants de l’exécution de Deljavan, qui ne triche pas, n’escamote rien en dehors de basses doublées ou de menus décalages : traits ailés, tierces d’une égalité inimaginable (op. 25 n° 6 !), octaves précises, arpèges innés, stupéfiante indépendance des mains (op. 10 n° 5, 7, 8).

Mais pour le musicien, l’expressivité prime la virtuosité. Si les Etudes op. 10 et op. 25 (1829-1832, 1832-1836) ne forment pas un cycle à proprement parler, d’un point de vue narratif ou thématique par exemple, Deljavan parvient à les unir d’un trait en y ménageant d’intelligentes respirations, parfois au sein des Etudes elles-mêmes. Riche et polyphonique (op. 10 n° 11, op. 25 n° 1), sensible et direct (agogique), Deljavan envisage ces joyaux avec un sens des sections, des plans, des voix exprimées et sous-entendues, une subtilité de d’éclairage, de pédalisation, de couleurs et d’oreille (op. 25 n° 2) qui en transfigurent souvent la vision. Il n’est pas donné à beaucoup de pouvoir réinventer sans les trahir des pages rabâchées mille fois dans les conservatoires.

Avec logique et personnalité, Deljavan refusa tout bis. Le public de connaisseurs ne l’en approuva que davantage (17 juin).

Festival Chopin à Paris 2017
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