Musique et tourisme

Antoine Pecqueur 27/06/2017
A l’heure des vacances d’été, les structures culturelles, et notamment musicales, sont nombreuses à miser sur le tourisme. Des opérateurs privés se lancent aussi sur ce créneau.
Au cours de la campagne présidentielle, la question du tourisme fut à plusieurs reprises abordée par les équipes des candidats. L’enjeu n’est pas mince : la France, première destination touristique au monde, a vu son nombre de visiteurs diminuer après les attentats (baisse de 2,5 % durant l’été 2016, en termes de nuitées), avec en particulier un repli de la clientèle d’origine asiatique. Si les premiers signes de reprise sont encourageants, le secteur reste prudent. Plus que jamais, le tourisme doit donc se réinventer, notamment dans son lien avec la culture. L’équipe de Benoît Hamon proposait même de rattacher le tourisme au ministère de la Culture, comme cela se pratique dans de nombreux pays. En attendant, même si Emmanuel Macron n’a pas fait ce choix (le tourisme reste sous l’égide du Quai d’Orsay), des liens entre ces deux secteurs se développent. Une convention cadre tourisme-culture ainsi que des référents tourisme dans les Drac ont déjà été mis en place cette année. A l’échelle mondiale, selon l’Organisation mondiale du tourisme, la part du tourisme culturel représente 37 % du tourisme global et, donnée importante, elle est en hausse de 15 % par an.

Le public des festivals

Pour attirer les touristes soucieux de culture et de musique, la France peut miser sur un atout incontestable : sa richesse festivalière. Le pays compte environ 2 500 festivals de musique présentant un large éventail de styles, de l’électro au baroque. Avec une importante concentration dans le Sud : la région Provence-Alpes-Côte d’Azur (Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, Chorégies d’Orange…) attire tout particulièrement les visiteurs étrangers. L’ancienne ministre de la culture Audrey Azoulay le regrettait : « 20 % de notre territoire seulement reçoit 80 % des visiteurs. » Une meilleure répartition de l’offre culturelle doit plus que jamais être à l’ordre du jour.
Au-delà de la fréquentation des concerts, ce public consomme : hébergement, restauration… L’impact économique est donc essentiel pour les territoires. Mais, là aussi, la France peut faire mieux : elle accuse un net retard en termes de durée des séjours. A titre de comparaison, les visiteurs étrangers restent plus longtemps en Espagne qu’en France. Pour quelles raisons ? Des tarifs jugés parfois trop élevés, mais aussi une qualité de service qui laisse à désirer, et notamment une maîtrise toute relative des langues étrangères. Les structures culturelles doivent aussi se mettre au diapason et recruter davantage de personnel bilingue. Mais la tâche n’est pas aisée : un grand nombre de festivals fonctionnent avec des bénévoles, or il peut être particulièrement difficile de recruter des personnes à la fois disponibles, mélomanes et parlant parfaitement anglais. Mais des progrès importants ont déjà été réalisés, notamment dans la publication des brochures ou sur les sites internet…

En ville…

Le tourisme urbain est étroitement lié à la culture. Le musée du Louvre reçoit ainsi davantage de touristes que de Parisiens, ce qui n’est pas le cas du Centre Pompidou. Et on retrouve la même situation en musique, où c’est le palais Garnier, chargé d’histoire, qui attire le plus les visiteurs étrangers. A la suite des attentats, ce sont donc ces établissements qui ont dû faire face à une chute de fréquentation – en particulier de la clientèle japonaise, friande de musique classique et de ballet. Outre les spectacles, les touristes sont aussi nombreux à visiter en journée le palais Garnier. C’est, là aussi, une ressource propre non négligeable pour l’Opéra de Paris. Mais la ville de Paris souhaite, par ailleurs, développer d’autres itinéraires touristiques et faire sortir les visiteurs des circuits habituels des monuments historiques. C’est ainsi que l’accent a été mis sur le nord et l’est parisiens, avec, en figure de proue, un nouveau lieu culturel : la Philharmonie de Paris, dont la ville, rappelons-le, cofinance le fonctionnement après avoir contribué au coût de construction. A chaque nouvel édifice d’architecture contemporaine, les métropoles espèrent créer l’effet Bilbao, qui a accompagné la construction du musée Guggenheim dans la ville espagnole. Mais tous les bâtiments ne sont pas aussi remarquables que le musée conçu par Frank Gehry…

Des offres spécifiques

Le lien entre tourisme et culture n’intéresse pas seulement les collectivités publiques, mais aiguise aussi l’appétit des entreprises privées. Des agences se sont ainsi installées sur ce créneau de niche mais financièrement rentable, du fait de la clientèle visée : CSP +, retraités… Les voyages musicaux peuvent prendre différents aspects. La croisière musicale est l’une des plus connues – un grand nombre de musiciens y ont d’ailleurs participé, le violoncelliste Dominique de Williencourt étant l’un des plus fidèles. Différentes compagnies proposent ce type de voyages : Rivages du Monde, la compagnie du Ponant… Les croisières musicales font généralement alterner concerts à terre dans des salles et concerts à bord du bateau.
Ecouter de la musique en contemplant le rivage défilant sous vos yeux a quelque chose de romantique, surtout quand le fleuve, comme le Danube ou le Rhin, possède, lui-même, une dimension musicale. Mais la médaille a son revers : les concerts à bord se déroulent généralement dans des auditoriums à l’acoustique extrêmement sèche, sans compter le bruit des moteurs et parfois celui du barman préparant les cocktails. On peut regretter que les voyages ne se déroulent pas à bord du yacht du sultan d’Oman, qui, mélomane notoire, y a fait construire une véritable salle de concert…
L’intérêt des voyages musicaux est de permettre aux croisiéristes, outre les concerts, de rencontrer les musiciens. Il est souvent difficile, après un concert dans une grande salle, d’échanger avec le soliste qui vient de se produire sur scène. A bord d’un bateau, il est au contraire aisé de partager un verre ou un repas avec l’un des musiciens invités. A noter toutefois que, dans un grand nombre de cas, la croisière musicale ne dispose pas d’un bateau qui lui soit entièrement réservé. Le même bateau accueille généralement plusieurs offres de croisière simultanément, le but étant pour l’opérateur de le remplir au maximum.

Rapport au temps

Le bateau n’est pas le seul moyen de réaliser un voyage musical. Celui-ci peut aussi se dérouler sur les rails, à l’exemple de ce qu’a fait, en Espagne ou en Afrique du Sud, l’agence La Fugue (lire entretien ici). Le voyage ferroviaire possède un charme indéniable : ce n’est pas un hasard si Piotr Anderszewski a été filmé jouant du piano dans un train polonais (ce fut l’objet d’un magnifique documentaire de Bruno Monsaingeon) ou que l’Orchestre du Théâtre Mariinsky de Valery Gergiev fait chaque année une tournée en train à travers toute la Russie. Ce type de voyage reste toutefois plus complexe à organiser, en raison des nombreuses haltes qu’imposent ces déplacements.
Pour ceux, enfin, qui préfèrent les voyages individuels, les agences en proposent de plus en plus : le principe est que l’agence prend tout en charge à votre place. A l’heure de la réservation sur internet, ce type de séjour peut sembler anachronique, mais il séduit notamment une clientèle âgée. Et il permet aussi d’avoir accès à des concerts qui, pour le grand public, sont parfois complets.

C’est indéniable : le tourisme musical offre un autre rapport au temps. Le temps de la musique et celui d’un voyage peuvent ainsi se rencontrer. A l’heure du zapping frénétique, ces séjours marquent une pause salutaire. Reste un écueil : le prix. L’offre de tourisme culturel cible d’abord une clientèle aisée. On peut comprendre l’intérêt des entreprises privées de viser ce type de clientèle. Mais les acteurs publics, dans leur réflexion sur l’essor du tourisme culturel, doivent prendre en compte cet aspect. Il serait paradoxal de miser localement sur des actions culturelles et pédagogiques, puis, pour les visiteurs étrangers, de revenir à une conception socialement élitiste de l’art.
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