Deux jeunes pianistes polonais à l’Orangerie de Bagatelle

En partenariat avec l’institut Frédéric-Chopin de Varsovie, Aleksandra Swigut et Kamil Pacholec étaient les invités du 34e festival Chopin à Paris, dans la série “Concerts découverte”.

Aleksandra Swigut a la particularité d’avoir étudié, à Katowice, l’interprétation historique sur pianoforte. Formée à l’art de l’improvisation classique, elle est également diplômée en clavecin, ce qui ne surprend pas outre mesure à l’audition de son jeu. Clair, avare de pédale, classique voire austère de facture, son Chopin s’enracine dans le 18e siècle bien plutôt que dans l’époque romantique avec laquelle sa personnalité s’accorde assez peu. Il est dommage qu’une musicienne si intelligente n’ait pas choisi plus judicieusement son programme : le contrepoint, la polyphonie d’autres pièces l’auraient mieux servie que le lyrisme dense de la Deuxième Ballade, offerte à Schumann, à la conduite vocale si distendue qu’elle en perdit le fil dans l’Andantino.

Marquées déjà dans le Presto con fuoco et la coda périlleuse, ses limites techniques (puissance, vélocité, empan) éclatèrent davantage encore dans le Quatrième Scherzo, peu nourri, peu profond de chant, dont les traits en croches, giocoso, furent espiègles, étincelants. Grappe de mazurkas (op. 6) pudiques, droites, bien campées, en particulier la mi majeur. Le plus fascinant reste de constater combien la génération actuelle, rompue à toutes sortes de timbres, de langages et d’expériences, semble à l’aise avec des pages et une écriture qui en leur temps rebutèrent ou intimidèrent, y compris les plus grands. Car Aleksandra Swigut ouvrait son programme avec L’Ile des sirènes, tirée des Métopes, certes sans ce rubato, cette sensualité, ce caractère d’improvisation qu’exige Szymanowski, mais avec un naturel confondant. Aucune faute de texte, ensemble dominé de haut, fluide, éthéré, qui lorgne vers Berg et non plus vers Scriabine ou Debussy : perspective impressionnante, saluée comme il faut.

Supérieurement doué, son compatriote Kamil Pacholec offre une image toute différente, stature et morphologie obligent. Le premier prix du 47e concours national Chopin de Varsovie a des doigts souples, de longues et fortes mains, des bras puissants qu’entrave à peine, dans leurs transferts d’énergie, une tendance à bomber le dos si commune à cet âge. Mais c’est toujours un privilège et une joie que de voir une nature s’exprimer si magistralement au piano. Riches, jaillies de l’oreille et du cœur, les sept Etudes de l’opus 25 (n° 6 à 12) furent virtuoses au meilleur sens du terme, caractérisées individuellement loin de toute ambiance de compétition. Respirations, tempi musicaux, mouvements de tiroir et octaves ébouriffantes (la mineur), do mineur sans peur ni reproche, chevaleresque, porté toujours en avançant.

Aboutie, la Première Sonate de Brahms trahit le conquérant qui pense et construit. Allegro à pleines mains (vivant thème en accords, timbré, phrasé, jamais redit à l’identique), subtilité sans manières de l’Andante (lumineux effets du pp molto leggiero), tendresse du pont menant au Scherzo plein de feu, Finale enlevé à la hongroise, en tête brûlée, en force, au mépris de l’accroc. Architecture générale, lignes, sentiments : ce Brahms accuse son Schumann, avoue sa dette envers Schubert, Beethoven, peut-être Mendelssohn. Comme il est émouvant de voir la sûreté de l’instinct et des dons parvenir aux buts que l’introspection, la culture et l’analyse se proposent ! (8 juillet)

Festival Chopin à Paris 2017
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