Françoise Nyssen, une ministre mélomane

Antoine Pecqueur 06/09/2017
La ministre de la Culture saura-t-elle préserver son budget, déjà réduit, et donner toute sa place au classique dans la future Maison commune de la musique ? Au moins avons-nous, enfin, une ministre qui aime la musique et l’a toujours soutenue. Réconfortant, tout comme de voir Emmanuel Macron assister à une classe de maître à Salzbourg…
On le savait avant son arrivée à la Rue de Valois : Françoise Nyssen a toujours eu un profond tropisme pour la musique. A la maison d’éditions Actes Sud, dont elle était la directrice générale (c’est désormais son compagnon Jean-Paul Capitani qui a pris le relais), elle a su développer au fil des années une importante collection de livres consacrés à la musique classique, en partenariat avec le magazine Classica. Mais au-delà des livres, Françoise Nyssen a également mis en place à Arles une saison de concerts à la chapelle du Méjan, coordonnée par le pianiste et chef d’orchestre Jean-François Heisser – le directeur musical de l’Orchestre Poitou-Charentes (devenu Orchestre de chambre Nouvelle-Aquitaine) – qui est sans conteste l’un des musiciens les plus proches de Françoise Nyssen.

La bonne parole dans les festivals

Rien d’étonnant donc à ce qu’une fois nommée ministre de la Culture, la même Françoise Nyssen s’engage très clairement sur le terrain musical. Cet été, on l’a ainsi vue à Aix-en-Provence, où elle a assisté à des représentations du Festival d’art lyrique et participé aux rencontres nationales Accord majeur, qui réunissent chaque année les professionnels du secteur musical. A cette occasion, à l’invitation de la Sacem, devant un parterre de directeurs d’orchestres, d’ensembles, de festivals, elle a insisté sur les questions d’éducation et de cohésion des territoires. Même si la ministre a semblé parfois mal à l’aise, confondant les noms et cherchant du regard sa conseillère pour le spectacle vivant, Claire Guillemain (ancienne déléguée générale du Profedim et qui a joué un rôle clé dans la renégociation des accords sur l’intermittence du spectacle), elle a également séduit par son côté non technocratique. C’est en amoureuse de la musique, timide et touchante, que Françoise Nyssen s’est présentée aux professionnels du secteur.
Elle nous confiait, à l’issue d’un point presse : « La musique a toujours eu une place importante pour moi. Je vis avec ! C’est pour cela qu’il faut apporter la musique dès le plus jeune âge. On le sait par les études sur le cerveau : c’est excellent pour les enfants. » Quelques jours plus tard, la ministre s’est rendue dans un autre festival de musique, bien plus confidentiel (et au budget sans commune mesure) : le festival de Chaillol, situé dans les Hautes-Alpes. Dirigée par Michaël Dian, cette manifestation se donne pour but d’apporter la musique en milieu rural. Le message est clair : la ministre ne veut pas ­limiter ses déplacements aux poids lourds du secteur et entend ­aussi rappeler que la culture, et notamment la musique, a un rôle social essentiel, sur tous les types de territoires.

Budget en berne

Mais l’été de Françoise Nyssen ne s’est pas limité aux visites festivalières. Elle a aussi dû affronter son premier revers politique : la baisse du budget de son ministère. Le verdict est tombé au milieu de l’été : la Rue de Valois subit pour cette année une coupe de 50 millions d’euros. Le ministère a immédiatement réagi en affirmant que les budgets dédiés à la création ne seront pas affectés, les économies devant être réalisées dans le fonctionnement même du ministère. Reste que le symbole est terrible : pendant la campagne, Emmanuel Macron avait promis de sanctuariser le budget du ministère de la Culture. Dans son programme, l’éducation et la culture constituaient son premier chantier, prioritaire. Mais une fois arrivé à ­l’Elysée, il n’a pas tenu sa promesse, sous prétexte que l’ensemble des ministères doivent participer à l’effort général. Cela a un goût de déjà-vu : François Hollande avait, lui aussi, promis de “sanctuariser” le budget pendant la campagne présidentiellede 2012, puis, après son arrivée au pouvoir, l’enveloppe de la Rue de Valois avait nettement diminué.
Mais surtout, cette baisse de 50 millions d’euros pourrait n’être qu’un prélude… A l’automne doit être annoncé le dégel ou non d’une partie des crédits des structures. Et si l’on regarde à plus long terme, les prochains exercices budgétaires s’annoncent hautement délicats, car les économies seront encore plus importantes à faire pour l’Etat (en 2018, 20 milliards contre 4,5 cette année). Le secteur culturel a donc des raisons de s’inquiéter. D’autant que l’un des premiers grands projets du gouvernement en matière de culture va avoir un coût non négligeable : la mise en place d’un “pass culture” de 500 euros attribué à chaque jeune le jour de ses 18 ans. Il s’agit d’une aide allouée pour toute activité culturelle (achat de livres, achat de places de cinéma, de concert…). Un tel pass avait été lancé en Italie par Matteo Renzi en octobre 2016 avec un succès mitigé : de nombreux jeunes avaient revendu leur pass… Le financement de cette opération devrait en tout cas provenir en grande partie des caisses du ministère de la Culture. Il faudra donc réduire d’autres dépenses…

Rentrée en musique

Parmi ses premières initiatives, Françoise Nyssen a mis en place la “Rentrée en musique”. Le but : développer davantage les liens entre l’Education nationale et le monde musical. « La première personne à être venue au ministère de la Culture fut mon homologue de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer », avait tenu à nous rappeler Françoise Nyssen, à Aix-en-Provence. Même si Emmanuel Macron n’a pas voulu recréer un grand ministère Education-Culture, le président souhaiterait associer beaucoup plus étroitement ces deux domaines. Le principe de l’opération est simple : faire entendre le maximum de musique au début de l’année scolaire, dans les écoles, collèges et lycées. Les élèves musiciens y participent, leurs parents aussi s’ils pratiquent un instrument. Les chorales et orchestres des écoles sont bien sûr mis largement à contribution. Mais pas seulement… Les structures professionnelles ont aussi été appelées à apporter leur pierre à l’édifice, d’où le lien avec le ministère de la Culture. Les orchestres, ensembles instrumentaux et vocaux ont donc été invités à participer, mais… bénévolement. Car l’opération se fait avec très peu de moyens. Pour les orchestres permanents largement subventionnés, ce type d’actions a peu d’incidence sur leur budget (les musiciens employés sont de toute façon rémunérés au mois), mais pour les ensembles constitués d’intermittents, au financement généralement plus précaire, une telle opération représente un coût qui peut être difficile à absorber.

Une Maison commune de la musique

Mais surtout, le vaste chantier de la rentrée du ministère de la Culture se nomme “Maison commune de la musique”. Françoise Nyssen reprend à son compte le projet avorté de Nicolas Sarkozy de créer un Centre national de la musique, sur le modèle du CNC pour le secteur du cinéma. Derrière la relance de ce projet se trouve le directeur de cabinet de Françoise Nyssen, Marc Schwartz, qui avait été le ­conseiller culture d’Emmanuel Macron pendant la campagne, et qui avait dans le passé livré un rapport sur la rémunération de la musique par les acteurs du numérique. Au début de l’été, une mission de réflexion sur la Maison commune a été confiée à Roch-Olivier Maistre, conseiller-maître à la Cour des comptes et ancien directeur général de la Comédie-Française. Son étude doit être rendue dans les prochaines semaines.
L’enjeu principal d’un centre pour la musique est de repenser le financement du secteur. Françoise Nyssen a annoncé que cette Maison commune se ferait sous l’égide du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz (CNV), qui a déjà en charge le fonds d’urgence au spectacle vivant, mis en place à la suite des attentats de novembre 2015. Les musiciens classiques ne cachent pas leur crainte de voir cette nouvelle institution fonctionner sous l’emprise du CNV. Car les modes de financement des musiques actuelles n’ont rien de comparable avec ceux du classique. D’un côté, les premières s’inscrivent dans une logique commerciale : elles ne sont pas ou peu subventionnées directement, mais bénéficient, par contre, de crédits d’impôts. De l’autre, la musique classique vit, elle, grâce aux subventions. Si le modèle des musiques actuelles tendait à se généraliser à l’ensemble du secteur, cela représenterait un chamboulement majeur pour l’économie du monde musical classique. On retrouve là, une fois de plus, le conflit entre industrie musicale et musiques subventionnées. Il faut espérer que Roch-Olivier Maistre (qui fut également président du conseil d’administration de la Cité de la musique) propose un fonctionnement équilibré entre musiques actuelles et classique. La question de la gouvernance de cette future Maison commune sera d’ailleurs un sujet hautement épineux.

Mais un tel projet pourrait aussi permettre de remettre à plat, dans la musique classique, la gestion parfois opaque des structures qui fonctionnent avec l’argent public. Une plus grande transparence (notamment des rémunérations hors grille salariale, comme celle des directeurs musicaux d’orchestres) serait à coup sûr salutaire pour le secteur. Car comment justifier aujourd’hui que des économies sont demandées aux plus petites structures alors que certains chefs de phalanges financées par les pouvoirs publics ont des salaires de plusieurs centaines de milliers d’euros par an ? L’automne s’annonce donc politiquement, économiquement et musicalement riche.
Abonnement à La Lettre du Musicien

abonnement digital ou mixte, accédez à tous les contenus abonnés en illimité

s'abonner

Commentaires

Aucun commentaire pour le moment, soyez le premier à commenter cet article

Pour commenter vous devez être identifié. Si vous êtes abonné ou déjà inscrit, identifiez-vous, sinon Inscrivez-vous