L’essor de la musique ancienne dans les conservatoires

Antoine Pecqueur 15/12/2008
De l’école municipale de musique aux conservatoires supérieurs, les portes des établissements s’ouvrent de plus en plus aux "baroqueux". Instruments anciens, partitions d’époque... une nouvelle pédagogie se met en place. Enquête au cœur des départements de musique ancienne.
Riche d’une centaine d’ensembles sur instruments anciens, la France occupe une place majeure dans le paysage de la musique baroque. Le cliché définissant le "baroqueux" comme un musicien post-soixante-huitard n’ayant pas réussi à faire carrière sur instrument moderne n’est heureusement plus d’actualité. Les spécialistes de ce répertoire sont aujourd’hui des musiciens émérites, animés par l’envie de jouer sur un instrumentarium spécifique et d’exhumer des partitions oubliées. La question de la formation de ces interprètes est devenue cruciale pour les institutions pédagogiques, qui ont, pour une grande partie d’entre elles, choisi de développer leur département de musique ancienne.

Diplômes pédagogiques spécifiques
Première différence entre "modernes" et "baroqueux" : le système des diplôme d’Etat (DE) et certificat d’aptitude (CA). Pour les "modernes", ces diplômes pédagogiques sont répartis par instrument (DE d’alto, CA de hautbois...). Ce qui n’est pas le cas pour les "baroqueux", qui doivent se contenter d’un DE ou d’un CA communs intitulés "musique ancienne". Violonistes baroques, trompettistes naturels ou théorbistes passent donc les mêmes épreuves. Une exception : les clavecinistes, qui ont un diplôme à part. Pour Pascal Duc, qui dirige le département de musique ancienne du Conservatoire de Paris, « ce système ne fonctionne pas très bien. On le voit dans le fait qu’un établissement qui souhaite, par exemple, avoir des heures de violon baroque, va préférer prendre un instrumentiste qui a le DE moderne et quelques notions de musique ancienne plutôt qu’un "spécialiste". Or notre pays compte des musiciens extrêmement compétents dans le baroque ». On ne peut guère espérer de changements dans ce domaine, car l’apparition de nouveaux diplômes supposerait la création de postes et d’heures de cours, ce qui n’est pas à l’ordre du jour, vu la situation des finances publiques.

La polyvalence des musiciens
Les établissements pédagogiques sont de plus en plus nombreux à rechercher des instrumentistes maîtrisant à la fois les instruments anciens et modernes. Le CRD de la Vallée de Chevreuse (91) en offre un parfait exemple. « Je privilégie les recrutements mixtes, explique Caroline Rosoor, directrice de l’établissement. Nos professeurs de flûte, de hautbois, de basson ou encore de contrebasse enseignent les deux systèmes. C’est vraiment intéressant pour les élèves, qui peuvent faire des allers et retours entre baroque et moderne. » Cette polyvalence permet également aux professeurs qui enseignent des instruments rares d’augmenter leurs effectifs. Olivier Clémence, qui enseigne les hautbois baroque et moderne au CRD de la Vallée de Chevreuse et à l’Ecole municipale agréée de Lucé (28), explique que « les CRD et de nombreux CRR n’ont pas les moyens financiers d’avoir uniquement des spécialistes. Il leur faut donc des instrumentistes polyvalents ». Pour lui, pas question que les étudiants commencent directement sur l’instrument baroque. « Si l’on a fustigé les modernes qui ne voulaient pas entendre parler de baroque, ce n’est pas pour avoir des musiciens baroques qui ne veulent pas entendre parler de moderne ! »

Une pédagogie plus douce
Y a-t-il une pédagogie spécifique à la musique ancienne ? Les professeurs que nous avons interrogés répondent « oui » très majoritairement. Marie-Agnès Martineau, professeur de flûte à bec au CRR de Limoges, confie « avoir l’impression qu’en musique ancienne, les cours sont davantage axés sur la musique que sur la technique. Les pratiques de musique collective sont développées très tôt chez l’élève, comme le consort de flûtes à bec, accessible dès le premier cycle ». Les élèves en musique ancienne doivent également apprendre à lire sur des partitions d’époque, avec des notations qui changent parfois beaucoup par rapport à celles d’aujourd’hui. Hélène Dauphin, qui enseigne le clavecin au CRD de Pantin (93), remarque pour sa part que « la pédagogie en musique ancienne est moins formatée que pour les instruments modernes. Les professeurs transmettent à l’élève ce qu’ils ont vécu plus qu’ils n’appliquent les critères d’une "école", comme c’est le cas pour le violon, la flûte ou le hautbois moderne ». En musique ancienne, les enseignants invitent aussi les élèves avancés à se rendre dans les bibliothèques pour exhumer des partitions oubliées ou à suivre la construction d’une copie d’instrument baroque au côté d’un facteur. Chez les étudiants, la curiosité et l’esprit d’initiative sont de mise.

La voix, un instrument parfois oublié
La musique baroque ne se limite pas aux instruments et concerne bien évidemment la voix. « Le chant, c’est la base de la musique ancienne, nous dit Pascal Duc. Les instruments, à l’époque baroque, cherchent toujours à imiter la voix. » Mais force est de constater que les cours de chant baroque restent encore rares en France. Au Conservatoire de Paris, cette discipline se présente aujourd’hui sous la forme d’une option destinée aux chanteurs modernes. Le claveciniste Iakovos Pappas, assistant de la classe de chant de William Christie au Conservatoire de Paris de 1984 à 1989, et aujourd’hui directeur du département de musique ancienne du Conservatoire d’Athènes, regrette cette situation : « C’est une véritable anomalie, qui a des raisons historiques. La révolution baroque a été menée par des instrumentistes : les Kuijken, Harnoncourt et autres Leonhardt. Et ce sont eux qui ont ensuite développé la pédagogie de ce répertoire, en se basant sur les traités d’instruments. La voix baroque a donc été délaissée. Et c’est ce qui explique qu’aujourd’hui, en France, dans un opéra baroque français, le public a besoin de surtitrage pour comprendre les chanteurs ! » La voix baroque requiert un apprentissage particulier, notamment en matière d’ornementation ou encore de vibrato. Cette discipline suppose aussi de maîtriser les nombreuses différences stylistiques existant entre les répertoires vocaux français, allemand, anglais ou italien.

Les CRD et CRR dans une dynamique de partenariats
Dotés de crédits qui n’augmentent pas, les conservatoires nouent de plus en plus de partenariats, notamment dans le cadre de la musique ancienne. C’est le cas du CRR de Strasbourg, dont la directrice, Marie-Claude Ségard, rappelle qu’« il a été, en 1979, le premier conservatoire de France à créer une section de musique ancienne ». Trente ans plus tard, le département, qui compte 17 enseignants, se révèle particulièrement actif : le CRR a une convention de partenariat avec l’ensemble baroque Le Parlement de musique, les élèves se produisant en musique de chambre lors d’avant-concerts de la saison des Amis de la musique sur instruments anciens. Ils ont même participé à un concert du festival de musique contemporaine Musica avec le département de musique ancienne du Conservatoire de Lyon ! « Dès ma prise de fonctions, en 1991, j’ai souhaité moderniser l’image du département. Je voulais à tout prix éviter que la musique ancienne fonctionne en vase clos », explique Marie-Claude Ségard. On retrouve le même dynamisme dans d’autres établissements, notamment les CRR de Paris, de Boulogne-Billancourt (92) ou encore de Toulouse. Certains CRD ne sont pas en reste, comme l’atteste l’essor de celui de la Vallée de Chevreuse. Sa directrice, Caroline Rosoor, met elle aussi en avant les échanges avec d’autres institutions : « Notre conservatoire est en partenariat avec le Centre de musique baroque de Versailles depuis 2002. Les élèves participent à environ six productions par an, où ils accompagnent les Pages et Chantres. Depuis 2006, nous sommes aussi en partenariat avec le CRR de Versailles, avec qui nous militons pour obtenir la reconnaissance de Pôle d’enseignement supérieur. » A noter que les conservatoires n’ont pas de budget spécifique pour la musique ancienne, celui-ci étant intégré dans le budget global de l’établissement.

Les conservatoires se mettent aux LMD
Après la révolution baroque, place à la révolution du LMD ! Les départements de musique ancienne des conservatoires supérieurs participent activement à cette mutation. « Depuis deux ans, nos élèves obtiennent la licence. Cette année, nous avons ouvert le cursus master et, à la rentrée prochaine, j’espère mettre en place le volet doctorat », explique Pascal Duc du Conservatoire de Paris. Son homologue lyonnais, Yves Rechsteiner, également professeur de basse continue, est moins enthousiaste : « Le LMD est un schéma universitaire. Or, le musicien est avant tout un artisan. Nous avons souhaité mettre les cours théoriques en licence afin de permettre à l’étudiant d’être beaucoup plus libre en master pour qu’il puisse aller jouer avec d’autres musiciens et faire ainsi ses premiers pas dans le monde professionnel. » Les départements de musique ancienne des conservatoires supérieurs ont choisi de jouer la carte de la complémentarité et non de la concurrence. A Lyon, la priorité est donnée à l’étude des musiques médiévale, renaissance et baroque, tandis qu’à Paris, le cursus met à l’honneur les répertoires plus tardifs (baroque, classique, voire romantique). Dans le domaine de l’enseignement supérieur de la musique ancienne, la France avait un retard important à rattraper. Pendant très longtemps, les étudiants français allaient prendre des cours en Hollande (conservatoires d’Amsterdam, de La Haye), en Belgique (Bruxelles) ou en Suisse (Schola Cantorum de Bâle). « Notre cursus se situe à mi-chemin entre l’apprentissage à la suisse, où l’accent est mis sur les disciplines théoriques, et à la hollandaise, où tout est axé sur l’instrument », note Yves Rechsteiner.

Des cursus plus libres
Pour apprendre un instrument "moderne", l’élève doit se plier à un planning régulier de cours - en général, une séance par semaine, sans compter les cours de formation musicale ou de musique de chambre. L’étude de la musique ancienne se révèle souvent plus libre, fonctionnant par exemple sous la forme d’ateliers répartis au cours de l’année. Le CRR de Tours propose ainsi des week-ends de travail (neuf dans l’année) animés par douze enseignants et axés principalement sur la musique Renaissance. « L’essor de la musique ancienne à Tours est due à une personnalité forte, Jean-Pierre Ouvrard, qui enseignait à la faculté de musicologie de Tours et qui a fondé l’ensemble Jacques-Moderne », précise la claveciniste Marie-Anne Pottier, chargée du département de musique ancienne du CRR de Tours. « Les stages, qui ont commencé en 1993, nous permettent d’accueillir des élèves aux profils très variés, allant du jeune étudiant en cycle de spécialisation à l’amateur retraité. » Parmi les enseignants, on retrouve de nombreux membres de l’ensemble Doulce Mémoire, basé à Tours, notamment le flûtiste Denis Raisin-Dadre ou le bassoniste Jérémie Papasergio. Ces musiciens, souvent en tournée ou en enregistrement, pourraient difficilement donner des cours de manière régulière et apprécient donc la liberté offerte par le système des stages. Chaque année, le CRR organise par ailleurs un événement fédérateur : le bal Renaissance, replongeant dans la période glorieuse de la construction des châteaux de la Loire.

D’autres lieux de formation
Pour ceux qui souhaitent se perfectionner sur les instruments anciens, il existe d’autres lieux de formation que les conservatoires. Le Festival d’Ambronay organise ainsi chaque été une académie pour chanteurs, instrumentistes et même danseurs baroques. Les étudiants participent à une production d’opéra, donnée en tournée dans toute la France. Autre lieu incontournable : l’abbaye aux Dames de Saintes, qui accueille, outre son festival d’été, des stages sur instruments classiques et romantiques, organisés sous la houlette de Philippe Herreweghe. Les élèves ont la possibilité de suivre dans ce cadre un cursus de deux ans, permettant d’allier travail instrumental et théorique. Les jeunes musiciens se regroupent dans une formation symphonique, le Jeune Orchestre Atlantique, où se succèdent de grandes baguettes, de Christopher Hogwood à Jos Van Immerseel. De manière moins formelle, de nombreux musiciens organisent des stages de musique ancienne. Chaque année, le hautboïste Olivier Clémence organise ainsi une académie en Eure-et-Loir, où, comme il nous l’explique, il cherche « à réunir la danse, le chant, le théâtre et les instruments anciens pendant trois jours. Certains départements de musique ancienne n’arrivent pas à faire cela en plusieurs années ! ».

L’insertion professionnelle
Reste une interrogation fondamentale : après leur formation, les étudiants de musique ancienne trouvent-ils du travail ? La réponse dépend en grande partie des instruments choisis, comme nous le dit Yves Rechsteiner : « Les violonistes obtiennent facilement du travail dans les orchestres baroques et deviennent ainsi intermittents du spectacle. Jouer dans un ensemble est beaucoup plus difficile pour les clavecinistes, qui se tournent davantage vers l’enseignement. Le plus problématique, c’est sans doute la flûte à bec, où il y a beaucoup de monde pour peu de postes. Pour cette raison, certains flûtistes se mettent à jouer d’autres instruments en complément, comme le hautbois ou le basson. » Autre possibilité : créer son propre ensemble. Une démarche aventureuse, qui se heurte aujourd’hui aux restrictions budgétaires qui affectent la culture, mais qui n’en reste pas moins excitante. Le succès de certaines formations récentes, comme Le Cercle de l’Harmonie ou Pygmalion, peut, si besoin, inciter à l’optimisme. Enfin, un nombre important de musiciens joue, comme on l’a vu, la carte de la polyvalence et passe ainsi d’un instrument moderne à son équivalent baroque.

Tensions persistantes entre modernes et "baroqueux"
Ce qui chagrine le plus les enseignants de musique ancienne, c’est le regard encore méfiant de quelques collègues "modernes". « Certains n’ont pas d’ouverture et de curiosité et manifestent clairement de la réticence envers nous », regrette Marie-Agnès Martineau, tandis qu’Olivier Clémence observe que « pour des collègues, le baroque n’est qu’une mode qui finira bien par passer un jour ». De manière générale, on peut constater que le regard des musiciens envers ce répertoire évolue au fur et à mesure des générations. Les jeunes professeurs, qui sortent des centres de formation pédagogique, ne peuvent aujourd’hui ignorer l’apport évident de la révolution baroque dans le monde musical. Gageons que le succès public de cette mouvance (dont témoigne, même si le cas reste exceptionnel, "Heroes", le CD d’airs de Vivaldi enregistré en 2006 par le contre-ténor Philippe Jaroussky avec l’ensemble Matheus de Jean-Christophe Spinosi, vendu à environ 100 000 exemplaires) entraînera prochainement une mutation encore plus grande des structures pédagogiques.

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