Maison commune de la musique : qu’en attendre ?

Antoine Pecqueur 02/11/2017
Le projet de création d’un centre réunissant les acteurs de la filière musicale suscite un grand nombre de débats et vient encore plus crisper les relations entre secteurs marchand et subventionné.
Paradoxe d’un gouvernement qui revendique l’avènement d’un « nouveau monde », la Maison commune de la musique ressemble plutôt à un vieux dossier tout droit sorti de l’ancien. C’est en 2011, sous le mandat de Nicolas Sarkozy, que l’idée d’un centre national de la musique naît, avant de réapparaître sous le mandat de François Hollande. Une chose est sûre : ce projet symbolise à lui seul la dualité française, si forte dans le monde musical, entre secteur marchand et secteur subventionné.

Une nécessité ?

« C’est un vrai besoin, tout le monde l’a manifesté. Cette étude permettra de voir vraiment comment la configurer et de ne pas réfléchir ex nihilo », avait déclaré Françoise Nyssen lors du 51e Midem, le marché international de l’édition musicale à Cannes, en juin dernier. Déclaration qui peut surprendre tant le projet a déjà soulevé de nombreuses critiques depuis 2011. On notera que le cadre du Midem, où s’est exprimée la ministre de la Culture, représente majoritairement les acteurs des industries musicales et non du secteur subventionné. L’étude en question, confiée à Roch-Olivier Maistre, conseiller à la Cour des comptes, doit être rendue prochainement après consultation de tous les acteurs de la filière musicale.
Roch-Olivier Maistre est un haut fonctionnaire familier des questions culturelles et des différentes filières publiques et privées. Il a été conseiller au cabinet du ministre de la Culture sous François Mitterrand, puis directeur général de la Comédie-Française ou encore président du conseil d’administration de la Cité de la musique de 2007 à 2016. Ce dernier poste devrait peut-être rassurer ceux qui voient ce projet comme la mainmise du secteur marchand et concurrentiel sur la musique. Car la nécessité est loin d’être revendiquée d’une même voix par tous les acteurs de la filière, terme, là encore, plus fréquemment employé dans le privé, quand les acteurs publics parlent, eux, plus facilement de secteur ou d’écosystème. Lorsqu’on demande à Fabienne Voisin ce qu’elle attend d’une telle structure, la présidente du syndicat des Forces musicales, regroupant les orchestres et opéras permanents, déclare : « Rien ! On peut légitimement se poser la question de l’utilité de ce ­projet. » En cause, les contours même de cette maison commune qui soulèvent bien des questions : nouvelle ­maison pour tous ou réaménagement du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz (CNV) ? Quelle gouvernance et quelle représentativité ? Quel équilibre entre acteurs privés et publics ? Quel financement et quel lien à la puissance publique ?

CNM, CNV et Maison commune

Tout a donc commencé en 2011 avec une mission de préfiguration du Centre national de la musique (CNM) voulu par Nicolas Sarkozy. Le projet est ensuite abandonné par Aurélie Filippetti, ministre de la Culture de François Hollande, en raison d’une mésentente sur la gouvernance du fonds d’aide à la création musicale que ce CNM devait porter. Il est ensuite transformé en Maison commune de la musique lors de la lettre de mission sur l’évolution du CNV confiée par Fleur Pellerin à son nouveau directeur Philippe Nicolas. Y est alors évoquée une maison ­ « ­commune à tous les acteurs de la musique ». Derrière cette terminologie plus douce, plus proche aussi de celle du secteur public avec ses maisons de la culture héritées d’André Malraux, se pose un problème de méthodologie encore plus vif que pour le CNM voulu sur le modèle du Centre national du cinéma (CNC). La Maison commune part, quant à elle, de l’existant, plus précisément d’une refonte du CNV (qui représente une part du secteur marchand) pour élargir ses missions au secteur subventionné.

Gouvernance

Dès lors, la question centrale de la gouvernance devient brûlante. Pourquoi appuyer une maison commune sur un établissement ancien gouverné essentiellement par des entrepreneurs appartenant à la sphère privée ? Rappelons que le CNV, même s’il est alimenté par l’argent public (en l’occurrence une taxe sur les spectacles de variété), régit avant tout le secteur des musiques dites actuelles qui n’a pas de missions d’intérêt général – à savoir les objectifs de création et de risque artistique, de rayonnement et de transmission – qui sont imposés aux projets subventionnés par la puissance publique. Lors de sa contribution à la mission de Roch-Olivier Maistre, le Profedim – premier syndicat d’employeurs du secteur public de la musique – rappelait, en guise de mise en garde, que le jazz de création souffrait déjà lui-même d’une ostracisation au sein du CNV. Les projets présentés n’étaient pas retenus au motif que les salaires étaient trop élevés, point commun à la musique classique où le cachet artistique est la principale source de revenu de l’artiste et non ses rémunérations issues de la vente physique ou dématérialisée de sa musique. Quid a fortiori du devenir d’un secteur subventionné qui ne contribue pas à la taxe qui finance le CNV et qui se verrait marginalisé ?

Accompagnement économique contre politique publique

Les inquiétudes sont donc légitimes quant à l’expertise que le CNV pourrait se voir confier sur le secteur public. Car il s’agit bien d’expertise : cette Maison commune est pensée comme un « observatoire de l’économie de la filière musicale » en lieu et place de « l’observatoire de la musique ». L’Etat a été jusque-là le principal expert du secteur de la musique classique, définissant des critères qui ne s’imposaient pas aux musiques de variété accompagnées, elles, par le dispositif de taxe en faveur du CNV et par le crédit d’impôt.
Lors de la réforme des politiques publiques, la musique classique a été l’un des rares secteurs à bénéficier du maintien de la compétence croisée des collectivités publiques (un même projet peut être financé par plusieurs collectivités). Sera-t-elle menacée dans le giron de la future Maison commune ? En filigrane, celle-ci réveille le spectre de la privatisation du secteur public. Rappelons que, déjà, la lettre de mission de Fleur Pellerin mentionnait de « recenser l’ensemble des organismes détenteurs de missions voisines [à celles du CNV] » dans l’optique d’un « rapprochement pour faire converger ou coordonner les outils » et de « concevoir un projet d’évolution juridique qui permettrait au CNV et à l’Association pour le soutien du théâtre privé (ASTP) d’agir dans un cadre commun ». Françoise Nyssen a voulu dissiper cette crainte de la main mise du privé en parlant dans sa lettre de mission d’une gouvernance qui permette la « réaffirmation du rôle de l’Etat ».

La musique face au raz-de-marée du numérique

Le point de départ de cette Maison commune a été l’inquiétude de l’industrie musicale face au raz-de-marée du numérique et du streaming qui en 2016 représentait 41 % du marché de la musique alors que dix ans auparavant ce chiffre atteignait à peine 7 %. La musique classique n’échappe bien sûr pas à la dégringolade des revenus, la différence fondamentale étant que l’artiste-interprète classique tire son principal revenu de ses concerts et non de ses enregistrements. Repenser le modèle n’a pas la même urgence dans les deux secteurs, mais cela a le mérite de poser le problème de la répartition équitable des revenus et celui de la concentration du secteur dont souffre tout autant la musique classique. L’Adami a ainsi récemment rappelé l’inégalité flagrante des revenus entre artistes-interprètes et producteurs sur les plateformes de streaming. La Maison commune pourrait être le lieu de discussion de ces répartitions et, donc, un outil commun à la filière, à condition que l’indépendance de l’observation en amont soit garantie et elle-même équitable.
Financement ?
Reste enfin une interrogation de poids : qui va financer cette Maison commune ? Il serait question d’un cofinancement entre le CNV et l’Etat. Or le budget du ministère de la Culture n’a pas été augmenté (il reste d’environ 10 milliards d’euros) et il va déjà devoir financer de nouveaux projets, comme le Pass Culture. On risque donc d’assister à un important redéploiement des moyens de la Rue de Valois. Les résultats de la mission sur la Maison commune sont maintenant attendus impatiemment par tous les acteurs de la filière. Reste à espérer que cette nouvelle structure ne soit pas à l’origine d’une guerre entre secteurs public et privé de la musique.
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