Etre un jeune professeur : atout ou handicap ?

Suzanne Gervais 02/11/2017
Relations avec les élèves, la direction, les collègues… Quelles sont les difficultés rencontrées par les jeunes professeurs lorsqu’ils intègrent l’équipe pédagogique d’un conservatoire ? La jeunesse est-elle une force ou une faiblesse ?
Première étape, la candidature à un poste de professeur en conservatoire. Dans ce parcours du combattant, la jeunesse jouerait en faveur des postulants. « L’âge est un critère important lors du recrutement », admet Alexandre Grandé, directeur du CRR93 (Aubervilliers-La Courneuve). En période de restriction budgétaire, la balance penche en faveur du pragmatisme économique : embaucher un professeur fraîchement titulaire du DE est moins coûteux. « Un professeur qui part à la retraite coûte cher, poursuit le directeur, et à compétences égales, entre un jeune candidat et un candidat plus âgé, on choisira le jeune professeur. »

Pragmatisme économique

Même son de cloches au CRD de Valence-Romans. Sa directrice adjointe, Marie-Hortense Lacroix, admet que « les ressources humaines de l’établissement encouragent la direction à embaucher de jeunes professeurs, pour faire des économies. Cela peut paraître cynique, mais c’est l’état d’esprit actuel ». Un contexte économique difficile également pointé par Brice Montagnoux, directeur de l’Institut d’enseignement supérieur de la musique Europe et Méditerranée (IESM) à Aix-en-Provence : « Il y a aujourd’hui une forte tendance à déclasser les postes réservés aux professeurs titulaires du CA en postes pour les professeurs détenteurs du DE, afin de recruter à moindre coût et de modérer l’évolution de la masse salariale. » Pour Daniel Tosi, directeur du CRR de Perpignan, le conservatoire ne favorise pas spécialement les jeunes professeurs, mais, « par la force des choses, ce sont les jeunes diplômés du DE qui postulent en premier ». L’expérience ne serait donc pas valorisée, lors d’une embauche ?
Alexandre Grandé nuance : « L’âge est important, mais pas déterminant. Cela dépend du type de poste et du type de contrat. » Les jeunes professeurs seront ainsi choisis pour les postes d’assistants tandis que les postes de titulaires seront réservés aux professeurs plus âgés. Marie-Hortense Lacroix rappelle également : « Il nous arrive parfois de recruter des professeurs plus âgés pour leur expérience et leur notoriété. Nous ne pratiquons pas un jeunisme systématique, car l’important est de maintenir un équilibre des âges au sein de l’équipe pédagogique. » Un équilibre que revendique aussi Alexandre Grandé : « Il est indispensable d’avoir plusieurs propositions pédagogiques au sein d’une équipe de professeurs. »

La jeunesse, gage de dynamisme ?

Outre ces considérations pragmatiques, les jeunes professeurs sont appréciés des directions car ils sont formés aux nouvelles orientations pédagogiques qui fleurissent dans les établissements. « La culture de l’enseignement change et la pédagogie traditionnelle est remise en question, souligne Alexandre Grandé. Les jeunes professeurs sont formés à la pratique collective. Avec le public de notre conservatoire, c’est indispensable. » Un jeune professeur qui commence sa carrière est plein de bonne volonté, il est dynamique et engagé. Un cliché ? Pas pour Marie-Hortense Lacroix. Au CRD de Valence-Romans, les professeurs les plus jeunes ont 25 ans. « Ils ont été formés dans les pôles supérieurs et sont souvent passés par un cursus à l’étranger, note la directrice adjointe. Ils arrivent avec des conceptions très diversifiées de la pédagogie : ouverture esthétique, recours aux outils numériques en classe… C’est un atout indéniable pour le conservatoire. » Professeur de clarinette au conservatoire du 10e arrondissement de Paris, Claire Demeulant, 27 ans, admet être plus encline à tester de nouveaux formats de cours : « Je suis très à l’aise avec la pédagogie de groupe. La Ville de Paris souhaite que les conservatoires mettent en place l’apprentissage de la musique par la pratique instrumentale collective. Les élèves débutants suivent deux séances d’une heure et demie par semaine, par groupe de trois ou quatre. On sent bien que les professeurs plus âgés sont très réticents et le fossé générationnel est flagrant. »

Pratiques collectives versus cours individuels ?

Au CRR de Bourges, le directeur, Philippe Macé, observe l’effet de l’âge sur la pratique pédagogique : « Le conservatoire a mis en place un cursus pour les débutants, composé de trois modules hebdomadaires – comprenant cours d’instrument, de chant, de rythme corporel – et un atelier de formation musicale, mené par un binôme de professeurs. Les enseignants les plus jeunes ont été les premiers séduits par le projet. » Un jeune professeur favorisera les ateliers et les cours collectifs, tandis qu’un professeur plus ancien va avoir tendance à dispenser un enseignement individuel. En adéquation avec les missions demandées aux conservatoires par les collectivités territoriales, les formations actuelles au DE et au CA répondent au cahier des charges des établissements. « Un cursus comme le DE/Dumi est de l’or pour les conservatoires, explique Brice Montagnoux, directeur de l’IESM. Par ailleurs, les concours d’entrée au DE et au CA sont plus sélectifs et les formations sont plus exigeantes. » Depuis deux ans, la totalité des étudiants qui sortent diplômés de l’IESM trouvent un travail à plein temps dans un établissement public, au cours des six mois qui suivent. « Les générations d’élèves changent beaucoup, explique Daniel Tosi, directeur du CRR de Perpignan, et la pédagogie doit s’adapter aux évolutions de la société. Si les jeunes professeurs y sont plus attentifs, la remise en question des pratiques pédagogiques est avant tout une question d’envie et de motivation, plus qu’une question d’âge. »

Autorité et légitimité

Pas évident pourtant, lorsqu’on a moins de 30 ans, d’imposer son autorité au sein d’un établissement. Avant de prendre ses fonctions au conservatoire du 10e arrondissement de Paris, en 2014, Claire Demeulant a enseigné la clarinette en école de musique. Lorsqu’elle donne ses premiers cours, à 19 ans, les parents d’élèves l’infantilisent systématiquement : « Il faut dire que certains de mes élèves n’avaient qu’un an de moins que moi… » Neuf ans plus tard, professeur en conservatoire, elle subit encore ce type de méfiance : « J’ai souvent les parents sur le dos. Ils insistent pour assister au cours et vérifier que je fais bien mon travail. Or, il est difficile de construire une relation avec l’élève quand le parent est assis dans la classe. » La jeune professeur admet devoir faire preuve de plus d’autorité qu’elle n’en aurait envie. Philippe Macé, le directeur du conservatoire de Bourges, rappelle que la ligne d’âge n’est pas aussi caricaturale que ce que l’on pourrait croire. « Certains jeunes professeurs font preuve de trop d’autorité, alors que les professeurs expérimentés se détendent avec l’âge. » La question de l’autorité est essentielle dans la formation des étudiants de l’IESM. « L’âge et l’autorité sont abordés dans les cours de science de l’éducation, explique Brice Montagnoux. Les étudiants font part des difficultés qu’ils ont pu rencontrer lors des stages qu’ils effectuent en première et en deuxième année. » Dans les cours qu’il dispense à l’IESM, Pascal Terrien, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille, aborde l’autorité du jeune professeur par rapport à ses élèves, mais aussi avec sa future direction et ses futurs collègues. « La notion d’autorité est intimement liée à celle de légitimité, souligne-t-il. Le sentiment de légitimité que doit acquérir un professeur au cours de sa formation lui permet de ne pas avoir à forcer son autorité. Plus le professeur sera assuré dans ses compétences, plus son autorité sera naturelle. »

Bizutage tacite entre collègues

Lorsqu’ils intègrent l’équipe d’un conservatoire, les jeunes professeurs font face à la méfiance des plus âgés. Certains dénoncent une mise à l’épreuve tacite. « Il est difficile de se faire accepter par certains collègues, parce qu’on est jeune et que, forcément, on ne sait rien, confie Claire Demeulant. Il est par exemple très mal vu de ne pas avoir le CA. Ce que certains semblent ignorer, c’est que les places pour préparer le concours du CA sont délivrées au compte-gouttes : en clarinette, il n’y en a qu’une ou deux par an. » Une collègue de Claire Demeulant, professeur de percussion dans un autre conservatoire d’arrondissement – qui a souhaité garder l’anonymat –, dénonce les dissensions fréquentes entre nouveaux et anciens : « La première année, on nous met systématiquement des bâtons dans les roues : c’est à nous de faire des concessions pour les salles de cours, les horaires de répétition ou les dates d’audition… » La solution ? « Attendre que cela passe et, en attendant, être irréprochable, explique Claire Demeulant. Je me suis infligé une pression énorme pour prouver mon efficacité et ma maturité. » Cette période de bizutage tacite a duré deux ans, « tandis qu’avec mes élèves, tout se passait très bien ». Si la relation avec les jeunes élèves ne pose pas de problèmes, les élèves adultes donnent du fil à retordre aux professeurs débutants. Mélodie Giot, 36 ans, enseigne le violoncelle au conservatoire de Perpignan. Elle a pris son poste à 28 ans : « Au début, mon style jean-baskets dérangeait mes élèves adultes », raconte-t-elle. La violoncelliste est même testée sur ses qualités de musicienne. « Face à un jeune professeur, les adultes veulent souvent montrer qu’ils connaissent la musique depuis bien plus longtemps que nous… Heureusement, il suffit d’une remarque pertinente de notre part pour gagner leur respect et leur faire comprendre que l’âge et la compétence ne sont pas liés. »

Le délicat rapport maître-élève

Claire Demeulant estime que son jeune âge lui permet de comprendre ses élèves adolescents. Une empathie dont se méfie Mélodie Giot : « Quand j’ai commencé à enseigner, certains élèves cherchaient à devenir copains avec moi. Il faut impérativement leur faire comprendre que ce ne sera pas possible. Comment ? En mettant de la distance et en adoptant un ton plus froid. » Un point de vue que partage la violoncelliste Anne Gastinel, enseignante au Conservatoire de Lyon (voir encadré). Pour le psychologue Mael Virat, auteur d’une thèse sur les relations entre le professeur et l’élève (Dimension affective de la relation enseignant-élève, université de Montpellier, 2014), l’âge joue sur la qualité de la relation. « Il est démontré que les relations entre le professeur et l’élève ont tendance à être moins bonnes avec l’âge. La tendance est réelle, mais légère », tient-il à préciser. Ainsi, c’est l’expérience, plus que l’âge, qui est en cause : « On observe un désengagement relationnel du professeur au fil des années, poursuit Mael Virat. Il se protège de l’usure et souhaite garder son énergie pour ses projets personnels ou sa famille. » Les professeurs âgés auraient donc tendance à moins s’engager affectivement. « Une bonne relation avec l’élève est la récompense symbolique de l’enseignant, explique le psychologue. Or, un professeur en début de carrière en a davantage besoin qu’un enseignant qui a plus de bouteille. » Marie-Hortense Lacroix, directrice adjointe du CRD de Valence-Romans, admet que l’âge peut poser problème : « Les professeurs en fin de carrière impressionnent davantage les élèves. Leur aura instaure une distance dans la relation. »

Vieillir au conservatoire

La qualité du lien qui unit le professeur à son élève recouvre plusieurs dimensions : l’engagement pédagogique d’un côté, la relation affective de l’autre. « Le professeur va avoir un rôle sécurisant, précise Mael Virat. Mais les relations affectives qui unissent un professeur à son élève ne sont pas de celles que l’on noue avec des amis : pas d’amitié ou de copinage, qui exigent, eux, une réciprocité. La relation professeur-élève est asymétrique et le professeur est là pour encourager son élève. » Dès lors, pas besoin d’avoir peu d’années d’écart, d’être cool et branché, pour nouer une relation professeur-élève de qualité. Dans l’enseignement artistique, l’élève à besoin d’une relation personnalisée. « Avec la musique, l’élève s’expose davantage qu’en cours de mathématiques, explique Mael Virat. Il a davantage besoin du soutien émotionnel de son professeur. » Pour Marie-Hortense Lacroix, tout l’enjeu est de savoir vieillir au conservatoire : « Certains professeurs s’enlisent dans la routine, mais d’autres se bonifient avec l’âge, restent terriblement actifs et curieux. C’est avant tout une question de tempérament. »
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