Pour ou contre la réforme de l’enseignement supérieur?

Antoine Pecqueur 15/09/2008
Les réformes engagées dans l’enseignement de la musique, notamment le LMD (licence, master, doctorat), continuent de susciter des opinions diverses. Annick Roussin exprime ses inquiétudes, Marianne Piketty défend cette réforme.

Annick Roussin
« Ces cinq dernières années effectuées en tant que membre de jurys dans divers établissements m’ont permis de faire un bilan sur l’évolution de la musique en France.
Force est de constater que nous sommes en face des conséquences inéluctables des politiques engagées depuis plusieurs années.
Les mots d’ordre étant l’ouverture d’esprit, la transversalité, le voyage des étudiants à travers l’Europe (que ce soit dans le futur cadre des Cepi ou des licences, masters...), nous nous retrouvons devant une multitude d’enseignements et d’informations.
L’effet positif sera logiquement de former un public de mélomanes plus averti. Quelques écoles primaires bénéficieront d’intervenants une fois par semaine, des associations d’enseignement "des musiques" se multiplieront et seulement un pourcentage très réduit de musiciens talentueux accédera aux petites et grandes formations orchestrales. Quant au nombre des intermittents...
L’effet pervers du système veut absolument nous faire croire que nous formerons des musiciens professionnels beaucoup plus intelligents et polyvalents, et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Malgré toute la bonne volonté et l’engagement de nombreux professeurs émérites, il est devenu presque impensable de former correctement des jeunes à la pratique instrumentale. Toute la chaîne de l’enseignement est touchée.
Qu’en sera-t-il, demain, de cette proportion d’élèves sortis des Cepi, n’ayant pu développer sereinement et suffisamment leur niveau instrumental, avec, pour tout bagage, un "saupoudrage" de culture ?
Quel profil de musicien présenterons-nous sur les scènes, quel profil de pédagogue devrons-nous former ?
Alors que la réflexion s’est portée uniquement sur la formation professionnelle, aucun projet réaliste n’a été proposé et pensé pour les amateurs, d’où de nombreuses confusions d’orientation.
Les conséquences sont graves humainement, les souffrances multiples.
Mon éthique musicale et mon engagement pédagogique ne peuvent me faire accepter en toute quiétude l’effondrement, à court terme, de toutes les valeurs qui m’ont forgée et m’ont permis de m’engager dans ce si beau métier de la musique. »
Annick Roussi est professeur de violon au Conservatoire de Lyon et au CRR de Paris.

Marianne Piketty
« Pour moi, le passage au LMD est une véritable avancée, symbole d’une ouverture. Tout d’abord, les étudiants seront plus mobiles. Les diplômes étant reconnus internationalement, les élèves pourront voir leurs acquis validés dans d’autres conservatoires.
En ce qui concerne le cursus des CNSMD, il y aura certaines évolutions. Bien sûr, il faut que les musiciens continuent de posséder la maîtrise nécessaire de leur instrument. Ils doivent jouer juste, en rythme, comprendre le phrasé... Pour cela, nous avons veillé à leur libérer suffisamment de temps pour le travail instrumental.
Mais si je veux former des instrumentistes accomplis, je souhaite aussi avoir en face de moi des artistes éclairés. Il y aura ainsi un socle commun de connaissances, comprenant notamment la musique de chambre, l’orchestre, mais aussi des disciplines d’érudition, comme l’analyse ou l’histoire de l’art et des civilisations. Tous ces enseignements étaient déjà prodigués au CNSMD de Lyon.
La nouveauté, c’est l’obligation d’apprendre une langue. Il est évident que cela est indispensable pour tous les musiciens et pas seulement pour les chanteurs. Je prépare beaucoup de mes étudiants à passer des concours en Allemagne : il faut qu’ils puissent parler l’allemand s’ils veulent y poursuivre leur carrière...
Au niveau du master viendra s’ajouter une spécialisation. Je souhaite par exemple que, dans ce cadre, mes élèves puissent opter pour une "spécialisation" baroque sur instruments anciens. Là aussi, il me semble aujourd’hui indispensable que les musiciens maîtrisent le style de ce répertoire, qui a engendré depuis trente ans de grands bouleversements.
Avec le passage au LMD, la scolarité ne sera pas forcément plus longue. Certains étudiants pourront obtenir leur licence en deux ans s’ils ont déjà certains diplômes. Il y a donc toujours la possibilité de faire le CNSMD en quatre ans.
Ce qui me paraît maintenant urgent, c’est de mettre en place un doctorat. Le problème est qu’en France, ce diplôme est un diplôme de recherche et s’applique difficilement aux instrumentistes. Mais on peut réfléchir à quelque chose de semblable au doctorat of performing arts qui existe dans les pays anglo-saxons. Car ce que je regrette, c’est que pour l’instant le cycle de perfectionnement ait été suspendu.
Mais l’essentiel est que le LMD formera des musiciens plus aptes à exercer leur profession dans la société actuelle. Le métier d’instrumentiste demande aujourd’hui beaucoup plus d’autonomie qu’il y a trente ans. En cela, le LMD est un outil totalement justifié. »
Marianne Piketty est également professeur de violon au Conservatoire de Lyon

Propos recueillis par Antoine Pecqueur

« Le système universitaire, ça veut dire davantage de matières à travailler, par conséquent moins de temps à consacrer à l’instrument. Les étudiants sauront mieux parler, mais jouer du piano, ce n’est pas sûr. Ce n’est pas comme cela qu’on formera des pianistes performants.»  Jacques Rouvier, pianiste in PIANO 22, 2008-2009

 

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