La délicate relation entre professeur et élève

Antoine Pecqueur 20/07/2008
L’enseignement repose sur le binôme constitué d’un enseignant et d’un élève. Une alliance qui fonctionne généralement de façon satisfaisante. Pourtant, il arrive parfois que ce ne soit pas le cas. Que faire alors ? Comment se séparer sans drame ? Quel doit être le rôle des parents ? Quelques pistes sur un sujet délicat...
Les questions d’éducation sont sous les feux de l’actualité. Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale, développe différentes réformes pour l’école primaire, le collège et le lycée. Un établissement strasbourgeois vient de lancer une opération "dix jours sans télé et sans écran" afin de limiter l’usage par les enfants de certains médias. Et la palme d’or du dernier Festival de Cannes a été attribuée à Laurent Cantet pour son film Entre les murs qui se déroule dans un collège parisien. Face à cette médiatisation considérable, l’enseignement musical reste à la marge. Pourtant, sa spécificité se révèle intéressante à analyser, en particulier sous l’angle des relations entre professeurs et élèves.

Evolution pédagogique
Le professeur de piano tapant sur les doigts de l’élève avec une règle en cas de fausse note : cette image souvent associée au cours de musique appartient au passé. La pédagogie musicale a connu une évolution spectaculaire au cours de ces dernières années. Il y a quelques décennies, il fallait parfois beaucoup de courage pour apprendre un instrument. « L’enseignement n’était alors jamais détaché de l’affect, explique Nicole Leglise, qui enseigne les sciences de l’éducation à l’université de Bordeaux 2 et au Cefedem de Bordeaux. Il y avait une vénération de l’élève vis-à-vis du professeur, qui ne mettait pas de distance. » C’est pour cette raison qu’il était alors régulier de voir les élèves souffrir et même pleurer en sortant de cours.
Avec un certain retard par rapport à l’Education nationale, le ministère de la Culture a ensuite compris qu’un bon musicien n’était pas forcément un bon enseignant. La création des différents diplômes (DE, CA) et des centres de formation (Cefedem, formation diplômante au CA dans les conservatoires supérieurs) a permis d’apporter un nouveau souffle à cette profession. Des théories récentes, comme la pédagogie de groupe, ont renouvelé le dialogue entre professeur et élève.

Spécificité du cours duel
Reste une particularité forte de l’enseignement musical : le huis clos. Contrairement aux cours délivrés collectivement au collège ou au lycée, ceux donnés au conservatoire se font en duo - le professeur et son élève. « C’est ce que l’on appelle le préceptorat, analyse Nicole Leglise. Cette situation est très confortable car le rapport entre professeur et élève est personnalisé. C’est une relation pédagogique triangulaire entre l’enseignant, l’élève et le savoir. » Le savoir musical comprend évidemment une part affective. Attention toutefois à ce qu’elle ne soit pas remplacée par les sentiments, positifs ou négatifs. L’élève comme le professeur peuvent être à l’origine de cette substitution. Rappelons que l’enfant cherche souvent à instituer un rapport de séduction. Pour autant, le professeur ne doit pas forcément être neutre ou froid. Si son élève traverse des périodes de crise, il peut se montrer normalement compatissant. Il a alors le pouvoir d’un adulte référent.

Quitter son professeur : comment faire ?
Quand l’élève doit quitter son professeur, il ressent souvent une très grande douleur, car il vient de passer plusieurs années avec lui. « Il faudrait qu’il y ait des séparations régulières. Dix ans de cours avec le même professeur, cela ne devrait pas exister », observe Nicole Leglise. Dans certains cas, il s’agit d’un souhait formulé directement par l’élève, qui n’a pas envie de continuer à travailler avec son professeur. Les parents sont alors invités à rencontrer le professeur (sans la présence de l’élève) afin d’évoquer cette "souffrance". Mais si la situation reste tendue, il n’y a plus qu’une seule solution : arrêter les cours.

Le rôle des parents
Au cœur de cette relation duelle, quelle place occupent les parents ? D’aucuns souhaitent assister au cours de leur enfant. « Je ne suis pas favorable à ce que les parents soient présents, précise Nicole Leglise. Il faut laisser à l’enfant la possibilité d’avoir une relation avec un autre adulte. » Pour certains parents, il est douloureux de laisser à un professeur l’emprise sur leur enfant. Une solution rassure parfois les parents : le système de la classe. Le professeur donne cours à un élève tandis qu’un autre est présent. Une bonne manière également de créer une ambiance dynamique pendant les leçons.

Quand la passion s’en mêle
Le lot commun des relations entre professeurs et élèves est fait d’un dialogue serein, équilibré et enrichissant, mais des incidents peuvent survenir. Ainsi, une idylle (consentie) peut naître entre le professeur et l’élève, et entraîner bien des dégâts. Au cours des temps, combien de professeurs et non des moindres ont ressenti un certain sentiment pour leurs élèves (Mozart, Beethoven, Schubert en firent partie) et, d’un autre côté, combien d’élèves tombèrent en pâmoison en écoutant les conseils de leur maître Chopin ou de Liszt ! Ces histoires très classiques ont donné lieu à de nombreuses comédies ou drames.

Cas extrême : le harcèlement
On l’appellera Estelle. Cette jeune violoniste a subi pendant plusieurs mois la pression morale et physique d’un professeur de conservatoire supérieur. « Au fil des cours, mon professeur s’est de plus en plus rapproché physiquement de moi. Puis il a commencé à crier de façon incontrôlée, comme s’il était en plein orgasme. J’étais ensuite terrifiée à l’idée d’aller le voir », explique Estelle. L’apprentissage d’un instrument comporte une dimension physique. Il n’est par exemple pas rare de voir un professeur de hautbois palper le ventre de son élève pour lui faire comprendre les mécanismes de respiration. Pour Estelle, ces actes semblaient être des prétextes ; la justice lui a d’ailleurs donné raison : « Il me touchait la poitrine pour, soi-disant, corriger la détente du bras gauche. Il me tenait également par derrière en me pétrissant le ventre pour me faire trouver une bonne manière de respirer. »
Si cet exemple est flagrant, d’autres se situent davantage sur la "ligne jaune". Dominique Bataillard, psychologue clinicien, rappelle qu’« il y a deux subjectivités dans ce type d’affaire. Le travail corporel peut être ainsi fait par le professeur sans sous-entendus, mais l’enfant peut néanmoins ressentir une sorte d’intrusion ».
Par ailleurs, les étapes d’apprentissage de la technique instrumentale se déroulent parallèlement au développement de la puberté. Il paraît donc essentiel que les professeurs soient le plus prudents possible dans leurs actes, et les accompagner d’explications orales afin d’éviter tout malentendu.

Pression morale
La pression physique n’est pas seule en ligne de mire. La pression d’ordre moral se révèle particulièrement éprouvante. « C’est de l’ordre de la manipulation perverse, de l’abus moral. Le professeur utilise son pouvoir pour arriver à ses fins », observe Dominique Bataillard. Ce type de harcèlement s’opère par la parole, mais aussi dans les attitudes. Estelle se souvient : « Il créait un climat qui mettait mal à l’aise. Tout à coup, il pouvait se mettre à exploser, à hurler. Il me disait que je ne le respectais pas, que je ne devais pas avoir de petit copain, car cela perturbait mon travail. Il m’expliquait qu’il faisait ces crises car il se sentait comme un père pour moi. »

Des élèves séducteurs
Les rôles peuvent être aussi inversés. C’est alors l’élève qui exerce une sorte de "pression" sur le professeur. Ce problème concerne une infime minorité d’étudiants, mais il peut se prduire. Là aussi, la pression peut être de nature morale ou physique. Dans le cas des élèves de grands niveaux, les motivations sont souvent d’ordre professionnel. En entrant dans un rapport de séduction, les occasions de carrière pourraient se présenter plus facilement... Les professeurs ne savent pas toujours comment réagir face à ces assauts répétés. Ce phénomène se retrouve plus particulièrement dans les cours de chant, peut-être en raison de la dimension physique du travail et de la fragilité de l’organe vocal.

Danger : affabulations
Dans les conservatoires, les rumeurs vont souvent bon train. Tel enseignant aurait harcelé un élève... Cette agitation est typique de notre époque, qui a vu une explosion des affaires de ce genre, qui ont été particulièrement médiatisées. De là à crier constamment au loup, il n’y a qu’un pas. « La loi essaie d’empêcher les abus, note Me Alina Paragyos, avocate spécialisée dans les questions de harcèlement. Les avocats sont le premier filtre pour éviter que des personnes ne saisissent la justice pour n’importe quel problème relationnel. » Les élèves peuvent mentir. Qu’est-ce qui peut motiver certaines affabulations ? Un désir de vengeance, ou simplement de reconnaissance, voire des dommages et intérêts sonnants et trébuchants. La récente affaire d’Outreau a rappelé que, contrairement au dicton, la vérité ne sort pas toujours de la bouche des enfants.

Graves conséquences
Pour ceux qui ont vécu un harcèlement, les conséquences peuvent se révéler dramatiques. Estelle a ainsi arrêté de jouer du violon pendant un an. « J’avais pris un congé du conservatoire car j’étais angoissée à l’idée de recroiser mon professeur. J’ai ensuite mis des années à réaccepter de mettre un pied dans l’univers de la musique. » Les choses s’expliquent très simplement d’un point de vue psychologique : « L’instrument est associé au professeur. Même lorsque celui-ci est simplement odieux, l’élève risque d’arrêter de jouer de la musique à cause de lui », observe Dominique Bataillard, avant de remarquer que « la psychanalyse peut permettre de renouer ce lien ».

Porter plainte... comment faire ?
Nombreuses sont les victimes à être passées par cette étape. Porter plainte semble a priori facile. Il suffit de se rendre au commissariat de police et de raconter les faits. La réalité est bien plus complexe. Maître Alina Paragyos explique que « si la victime va au commissariat toute seule, sa plainte risque d’être classée sans suite. Car la preuve est très souvent difficile à obtenir ». Pour cette raison, il est conseillé de se rendre auparavant chez un avocat, qui, dans un premier temps, mesurera si les faits peuvent être qualifiés d’infraction. Pour cela, plusieurs éléments sont requis, comme nous le dit Me Alina Paragyos : « Il faut qu’il y ait une période de temps assez importante, au moins trois mois, durant laquelle le harcèlement s’est déroulé de manière répétée. La victime doit avoir informé du problème la hiérarchie (la direction du conservatoire, par exemple). Et enfin, il faut disposer de preuves. » Si ces conditions sont réunies, l’avocat fournira à la police un dossier comprenant différentes pièces, ce qui permet en général d’éviter le classement sans suite.

La justice, un processus lent mais nécessaire
Rendez-vous avec l’avocat, mais aussi avec le procureur, l’expert psychologique... la démarche judiciaire s’avère longue (il faut compter au minimum un an) et souvent fastidieuse. Pour autant, elle se révèle indispensable. « J’ai pris conscience que ce que j’avais vécu était réel et inacceptable », témoigne Estelle. Parmi les moments clés de la procédure se trouve l’entretien avec le procureur. Celui-ci a pour but de s’assurer que la victime ne ment pas. « C’était très violent, affirme Estelle. Il m’a mise à bout. » Le procès constitue l’ultime étape du parcours de la victime, résumé ici par Me Alina Paragyos : « Au début, la victime ne se rend pas compte de ce qui lui arrive, puis elle pense que tout est de sa faute. Elle veut ensuite agir et, dans le meilleur des cas, réussira à obtenir la reconnaissance de ce qu’elle a vécu. » Pour Estelle, « le procès a été douloureux car il faut tout revivre. Mais cela est vraiment nécessaire ». Les condamnations peuvent aller de dommages et intérêts jusqu’à des peines de prison, avec ou sans sursis. Toutefois, la procédure ne s’arrête souvent pas là et se poursuit en appel, voire en cassation.

Un accompagnement psychologique
Dans la grande majorité des cas, la procédure judiciaire est accompagnée par un travail psychologique. Attention toutefois à la confusion des rôles. « On ne doit pas faire du psychologue ou du psychanalyste un inquisiteur. Il n’est pas l’enquêteur qui fera parler l’enfant pour savoir si les faits sont vrais », estime Dominique Bataillard. L’accompagnement psychologique permet de surmonter certaines épreuves pour pouvoir de nouveau avancer dans la vie, rejouer de son instrument par exemple.

Rappelons que ces cas de harcèlement restent des exceptions. C’est justement pour que le cours soit un véritable lieu d’échanges qu’il est nécessaire de délimiter cette relation : prévenir plutôt que guérir. Le cours en binôme permet de développer des échanges plus riches que dans un environnement collectif. Et la part physique du travail instrumental offre l’opportunité de mieux comprendre les mécanismes de son corps. Les réformes engendrées par le passage au système LMD doivent permettre de mieux prendre en compte encore, dans le cadre des différents centres de formation au métier d’enseignant en conservatoire, la psychologie des élèves et leur rapport au professeur. Et de comprendre, que, plus que jamais, la pédagogie évolue selon une alliance entre intellect et affect.

(sur le même sujet voir également Maîtres et élèves : quand les chemins se séparent... LM352, "Le lien professeur-élève", LM335)

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