Permis, interdit : a-t-on le choix?

Les interdits que nous subissons – en musique comme ailleurs – sont-ils absolus ou ne sont-ils que relatifs (ceux que l’on se fixe soi-même) ? Pedro de Alcantara décortique cette balance entre ce qui est permis
et ce qui est interdit.
Dans tel ou tel contexte, le vibrato est interdit (ou permis), le rubato est interdit (ou permis), changer une articulation dans une partition est interdit, se vanter est interdit, s’amuser est interdit, improviser est interdit… Souvent, sans que nous nous en rendions compte, tout ce que nous faisons dans notre vie est déterminé par le dispositif du permis/interdit. Il n’est pas possible de trouver son équilibre intérieur et de bâtir son chemin dans la vie (musicale, professionnelle, personnelle) sans être confronté à ce dispositif complexe, épineux et merveilleux.
Quelle chose est permise ou interdite ? Qui l’interdit ou la permet ? Et pour quelle raison ? Voilà trois questions fondamentales dans ce débat.

Bach : interdit d’y toucher !

Il est interdit de changer une note dans une composition de Jean Sébastien Bach. Il faut – il faut absolument ! – jouer à partir d’un Urtext et il faut s’approcher le plus possible des intentions du compositeur. Seul problème, Bach lui-même ne se comportait pas de cette manière. Il était pour lui parfaitement normal de prendre un concerto pour deux violons et orchestre de Vivaldi et de le transformer en concerto pour orgue solo. Il changeait, en profondeur, l’œuvre d’un autre compositeur ; il se l’appropriait. Permis, encouragé, désiré, accepté, bien mangé et bien digéré, merci ! Bach s’était approprié Vivaldi, Mozart s’était approprié Bach, Liszt s’était approprié tout le monde, Mahler s’était approprié Frère Jacques dans sa première symphonie, mais en tonalité mineure. Quel scandale ! Bref, ce n’est pas Bach lui-même qui nous impose le fameux interdit, ni Mozart, ni Liszt, ni Mahler.
A son époque, Bach écrivait ses partitions “en noir et blanc” ; l’interprète était censé les colorer par ses improvisations, ornements, cadences et autres démonstrations de “subjectivité appropriative”, pour inventer une expression. Permis ! Il paraît, dès lors, étrange de croire qu’il est officiellement interdit de modifier une œuvre de Bach, car l’intention du compositeur lui-même était que son œuvre soit changée par l’interprète.

Interdit absolu, interdit relatif

Il serait beaucoup plus utile, ici comme dans toute autre question, de considérer que nous avons des choix à notre disposition : le choix de changer la partition, le choix de ne pas la changer ; le choix d’ornementer un passage, le choix de ne pas l’ornementer ; le choix de jouer les reprises, le choix de ne pas le faire ; le choix de jouer tous les mouvements de la partita ou de la sonate, en respectant l’ordre de la partition, ou le choix de jouer un ou deux mouvements ; le choix d’ignorer une indication, le choix de la suivre ; en fin de compte, le choix de se plier au mécanisme du permis/interdit, ou de le surmonter.
Prenons un gros interdit : « Tu ne tueras point ». Ici, il s’agit d’une question de vie et de mort ; on pourrait également dire une question vitale. Alors, cet interdit est d’une très grande importance. Prenons un interdit moindre : « Tu ne changeras aucune note dans une partition ». D’un certain point de vue, ceci n’est pas une question de vie et de mort ; c’est une question de style, d’interprétation, de tradition ou de convention ; il s’agit d’une note, un petit point d’encre sur une feuille de papier, d’un son parmi mille sons. Tout de même, cette interdiction, bien moindre que le commandement biblique, est la source de beaucoup de malheurs. Elle donne naissance à d’âpres disputes (musicologiques, humaines, voire théologiques). Elle est née d’une mauvaise compréhension ; elle représente une attitude dogmatique et négative ; elle implique des jugements et des punitions. Symboliquement, c’est donc une mort : la mort de l’intelligence, la mort de la liberté d’action, la mort de la responsabilité interprétative, la mort du souffle créateur.

La question du choix

Pour le dire autrement, la question du permis/interdit est, en elle-même, vitale ; toutes ses manifestations, donc, relèvent de la vie. « Face à cette partition, moi, je choisis en pleine conscience de jouer toutes les notes inscrites, sans en ajouter et sans en effacer aucune. » C’est une affirmation de la vie. « Face à cette partition, moi, je choisis en pleine conscience d’y ajouter un doublement d’octave à la troisième mesure et d’en effacer le si bémol de l’avant-dernier accord. » C’est également une affirmation de la vie. « Je ne peux pas, je n’ose pas, il ne faut pas, je ne dois pas, je ne devrais pas, mon prof en serait dégoûté, c’est infaisable, c’est inadmissible, tout le monde le dit, tout le monde le sait… » C’est une négation de la vie. Selon votre motivation, la même décision – de changer une note, par exemple – peut donc représenter la vie ou la mort.
La simple petite décision de s’interdire un café ou de se permettre une sieste n’a pas trop d’importance. Mille décisions par jour concernant les permis et les interdits, oui, c’est plutôt important. Mille décisions par jour concernant les permis et les interdits, issues de la peur de choisir… c’est urgent.
Pour un musicien, ses permis et interdits touchent le café et la sieste, bien sûr ; mais aussi la moindre question instrumentale, vocale ou musicale. Interdit de respirer avant la fin de la phrase, interdit de jouer forte, interdit de jouer piano ; interdit d’applaudir entre les mouvements (ah, du temps de Mozart on applaudissait pendant le mouvement si un passage était épatant ou brillamment joué, comme dans les concerts de jazz chez nous !), interdit de jouer mieux que son prof, interdit de quitter la profession puisque mon papa pourrait en mourir, interdit de se dire après un concert : « J’ai bien joué ce soir, quel bonheur ! » La liste des permis et des interdits est infinie. Comme en maths, il y a différentes tailles d’infini. Les interdits sont infiniment plus nombreux que les permis.

L’interdit contre la connaissance

Quelques petites conclusions pratiques. Derrière un mécanisme régulateur, il y a souvent un autre mécanisme… régulateur du mécanisme régulateur ; on pourrait le nommer “la chose avant la chose”. Derrière “permis/interdit” il y a “choisir”.
Derrière chaque décision, il y a une motivation. Votre bonne santé dépend bien sûr de vos décisions. Mais vos décisions dépendent de vos motivations. C’est à ce niveau-là que vous allez diriger le sens de votre vie, professionnelle et personnelle.
Derrière une certitude, il y a une émotion. « Je ne pourrais jamais changer le texte sacré d’un grand maître. » De quoi est née cette certitude ? De la timidité, de l’insécurité, de la peur. Si difficile que cela soit, il est nécessaire pour chacun de prendre un peu de recul par rapport à ses certitudes… c’est-à-dire par rapport à ses émotions, et très souvent à ses peurs. L’étude de l’histoire de la musique, un peu de philosophie et de musicologie, quelques lectures en métaphysique et psychologie, l’art de savoir lire, dialoguer, écouter, penser, réfléchir et éventuellement changer d’avis : voilà, la connaissance vient éclairer l’émotion. « Ah ! oui, peut-être pourrais-je changer le texte sacré, le grand maître le faisait lui-même tout le temps. En fait, le texte sacré est une déviation de la vraie tradition, orale et vivante ; le texte respirait, le texte parlait et chantait, le texte lui-même nous montrait comment le faire vivre ; d’ailleurs, le maître n’en était pas le propriétaire, le texte était propriétaire du maître… »
Derrière un absolu, il y a un relatif. « Tu ne tueras point », voilà l’absolu. « Mais il est permis de tuer en état de légitime défense », voilà le relatif. Ne l’oubliez pas lorsqu’un interdit essaie de vous couper la tête.
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