Partitions : le piano à la fête

Alain Pâris 06/12/2017
Les pianistes sont choyés par les éditeurs qui mènent de front des politiques d’exhumation et de rééditions Urtext. Amateurs de répertoires restreints s’abstenir !
L’une des sommes éditoriales les plus exceptionnelles récemment parues en matière pianistique est la première publication Urtext des Mikrokosmos de Bartok dans la fameuse collection à couverture rouge, Wiener Urtext Edition (Schott/Universal Edition). Michael Kube et Jochen Reutter ont fait un travail considérable pour clarifier les nombreuses imprécisions de l’édition d’origine (Boosey & Hawkes, 1940). Manuscrits, témoignages sonores (sous les doigts de Bartok lui-même), toutes les sources ont été dépouillées avec un soin particulier retracé dans une longue préface trilingue (cocorico! pas besoin de parler hongrois …). S’y ajoutent des remarques de Bartok lui-même (n’oublions pas quel merveilleux pianiste c’était) et des commentaires d’interprétation de Peter Roggenkamp, dans le plus pur respect des doigtés de Bartok. Une édition Urtext concurrente a été entreprise conjointement par Editio Musica Budapest et Henle. Le premier volume annoncé est la suite Pour les enfants. Et maintenant que je vous ai mis l’eau à la bouche, sachez qui si vous voulez acquérir ces partitions en toute légalité sur le territoire français, il vous faudra attendre… 2024, exception française oblige. Hors de nos frontières, Bartok est tombé dans le domaine public depuis presque deux ans.

Après Bartok, voici Busoni transcripteur de Bach. En la matière, on pense d’emblée à la fameuse Chaconne. Mais ce serait oublier la dizaine de chorals pour orgue que Busoni transcrivit non pour en faire des pièces de concert, mais pour les faire connaître en dehors des églises (n’oublions pas que l’enregistrement est alors balbutiant, en 1898). Donc une démarche analogue à celle de Liszt avec ses fantaisies et paraphrases sur des airs d’opéras. La suite, on la connaît : ces transcriptions sont devenues des bis idéaux (Dinu Lipatti en a immortalisé deux), puis la période d’authenticité exacerbée que nous avons traversée à la fin du siècle dernier les a reléguées au rang de sacrilège sur l’autel de la divine authenticité, avant que, grâce à des pianistes comme Murray Perahia ou Alexandre Tharaud, le piano reconquière le répertoire baroque. Un Urtext s’imposait : Christian Schaper et Ullrich Scheideler l’ont fait chez Henle, avec des doigtés de Marc-André Hamelin.

Lettre B, toujours : Beethoven et l’intégrale de ses sonates pour piano éditée par Jonathan Del Mar que publie, volume après volume, Bärenreiter. Dernières livraisons : l’opus 10 (nos 5 à 7), la Waldstein (n° 21) et “Les Adieux” (n° 26). On retrouve le même soin éditorial dont j’ai parlé à propos des précédents volumes. Relevés au hasard, le déplacement d’une mention sempre placée depuis toujours en face de l’indication de nuance alors qu’elle concerne la pédale ; ou la suppression de la liaison qu’on trouve dans de nombreuses éditions au début de la sonate “Les Adieux” ; autre suppression, celle des notes ajoutées par des éditeurs du 19e lorsque la tessiture des claviers s’est élargie dans l’aigu comme dans le grave. Ce ne sont que quelques exemples parmi d’autres. Une remarque intéressante dans le commentaire de Jonathan Del Mar et Misha Donat : dans certains cas précis, Beethoven indique qu’il faut jouer les reprises au DC du menuet. Doit-on en déduire qu’ailleurs, faute d’indication précise, l’usage moderne du DC sans reprise correspondrait à la volonté de l’auteur ? C’est l’opinion de nos éditeurs.

Lettre B, encore : Joseph-Ermend Bonnal, avec une réduction à deux pianos de sa Fantaisie landaise pour piano et orchestre. Cette œuvre s’inscrit dans le grand mouvement régionaliste de la musique française amorcé par Vincent d’Indy avec sa Symphonie sur un chant montagnard français, mouvement porté ensuite par Charles Bordes, Guy Ropartz, Joseph Canteloube ou Paul Le Flem. Jean-François Ballèvre en a réalisé l’édition (et la réduction orchestrale) avec beaucoup de précision. L’œuvre est ­brillante, riche en couleurs, avec une large palette orchestrale qui laisse supposer autant de dialogue musclé que de poésie sereine (PianoCultures).

Et si nous continuons à réciter l’alphabet, à la lettre C, Doblinger nous propose à nouveau une sonate de Czerny, la neuvième en si mineur, op. 145. L’influence beethovénienne est évidente, la forme explosée en six mouvements qui s’achèvent tous pianissimo (sauf le premier), avec une fugue finale qui tient du mouvement perpétuel. Toutes les idées ne sont pas géniales, mais quel savoir-faire ! Les 30 ou 35 minutes nécessaires à son exécution ne paraissent jamais longues.

A la lettre D, voici le second volume de l’édition intégrale des sonates pour piano (n° 11-24) de Jan Ladislav Dussek. Un premier volume présenté dans ces colonnes réunissait les sonates éditées par le passé. Celui-ci est consacré aux sonates qui nous sont parvenues en copies manuscrites, donc beaucoup de découvertes en perspective. Bien que ce contemporain de Haydn soit un pianiste de haute volée, il mentionne toujours que ses sonates sont écrites pour le clavecin, ce que contredit l’écriture dans la majeure partie des cas (Bärenreiter, édité par Vojtech Spurny).

Et pour finir, sautons à la lettre S avec une découverte étonnante, le Thème et Variations, op. 18, d’Alfred Stross. Ne le cherchez pas dans vos encyclopédies, on ne savait rien de lui avant les recherches de Claus Woschenko qui ont conduit à cette exhumation (Doblinger). Il a étudié avec Bruckner et a été un collègue de Mahler dans la classe de composition de Franz Krenn. La préface à cette édition donne beaucoup de détails passionnants, mais l’œuvre autant que l’homme mérite qu’on s’y attarde : sur un thème qui ressemble au début de l’allegretto de la Septième Symphonie de Beethoven, se développent une série de sept courtes variations apparemment d’une grande simplicité, mais pleines de surprises et de contrastes. La main de l’organiste est omniprésente.

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