La musique classique en Chine : un essor vertigineux

Antoine Pecqueur 08/01/2018

A l’occasion du déplacement d’Emmanuel Macron à Pékin, focus sur la vie musicale classique dans l’Empire du Milieu, où phalanges symphoniques et salles de concert se multiplient.

Le constat est sans appel : en quinze ans, le nombre d’orchestres a doublé en Chine. Il y a aujourd’hui une soixantaine de phalanges dédiées au répertoire symphonique ou à l’opéra. Et la tendance n’est pas prête de s’arrêter : un nouvel orchestre vient par exemple d’être d’être créé à Suzhou. Au moment où, en Europe, les phalanges symphoniques sont régulièrement menacées de fusion voir parfois de fermeture pure et simple, ce dynamisme intrigue. Les musiciens occidentaux sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à se présenter aux concours des orchestres chinois.

Une évolution économique
Comment expliquer un tel essor ? Pour le chef d’orchestre Xu Zong, directeur général de l’Opéra de Shanghai et du nouvel Orchestre de Suzhou, « cette évolution est due aux progrès économiques et sociaux de la Chine. Les chinois s’intéressent de plus en plus à la culture, et les pouvoirs publics donnent plus de moyens à ce secteur. » Au départ, la musique classique était surtout présente dans la capitale, Pékin, et dans les grandes villes du pays, comme Shanghai ou Canton. Mais désormais, chaque ville se dote d’infrastructures culturelles. Ce sont d’ailleurs généralement les municipalités qui financent les orchestres. Le Ministère de la culture soutient uniquement des projets spécifiques : une tournée, un enregistrement, la résidence d’un compositeur… Les budgets des structures n’ont rien à voir avec ceux en vigueur en Occident. Par exemple, le budget de l’Opéra de Shanghai est d’environ 20 millions d’euros, soit dix fois moins que celui de l’Opéra de Paris. Les structures culturelles chinoises peuvent également compter sur le mécénat privé, tant des marques chinoises qu’étrangères (les françaises Hermès, Citroën ou BNP mènent d’importantes actions de mécénat – une stratégie pour mieux s’implanter sur le territoire).

Le niveau des musiciens
Les orchestres chinois sont de plus en plus nombreux, mais aussi bien meilleurs que par le passé. Cela tient au niveau de formation des musiciens. Le chef d’orchestre Alain Paris, qui dirige régulièrement à Shanghai et Canton, l’a remarqué : « les musiciens chinois sont de plus en plus nombreux à aller se former à l’étranger. Dans un orchestre, on voit très nettement la différence entre les musiciens chinois qui ont uniquement étudié dans leur pays et ceux qui sont partis à l’étranger. Les premiers préfèrent se cacher dans la masse, alors que les seconds prennent plus d’initiatives ». Des partenariats sont aujourd’hui mis en place entre les conservatoires chinois et le CNSM de Paris, la Hochschule de Vienne ou la Juilliard School de New York. N’y-a-t-il pas le risque que les musiciens chinois, une fois leurs études achevées en Occident, y reste ? « En Europe ou aux Etats-Unis, les orchestres sont confrontés à d’importantes difficultés économiques, alors que chez nous, c’est en plein développement, ce qui incite les jeunes à revenir au pays », plaide Xu Zong, qui a lui-même étudié le piano au Conservatoire de Paris dans la classe de Dominique Merlet – en 1986, il fut l’un des premiers Chinois à partir étudier la musique à l’étranger.

De plus en plus d’étrangers
Il y a également de plus en plus de musiciens étrangers dans les rangs des phalanges chinoises. Les orchestres font régulièrement des auditions en Europe ou aux Etats-Unis pour éviter aux candidats de se déplacer en Chine ou ne pas devoir seulement juger sur enregistrements. Au départ, la tendance était de payer davantage les occidentaux, ce qui a entraîné dans les orchestres d’importantes tensions entre les chinois et les étrangers. Et aujourd’hui, suite à ces crispations, les rémunérations sont généralement identiques. Le salaire moyen d’un musicien d’orchestre chinois est de 3000 dollars par mois (mais pouvant osciller, suivant les catégories et l’orchestre, de 2000 à 5000 dollars par mois). Et qu’en est-il de la langue ? « A l’Orchestre de Shanghai, les répétitions se font en anglais, explique Xu Zong. Les chinois sont même obligés de savoir parler l’anglais pour postuler à l’Orchestre ». Mais ce n’est pas le cas dans toutes les formations : dans les plus petites villes (la notion de petite restant toute relative en Chine…), les répétitions se font en mandarin. Et si le chef est étranger, un traducteur sert d’intermédiaire. En ce qui concerne le rythme de travail, il est relativement proche de celui des orchestres occidentaux, avec deux services par jour (exceptionnellement trois, en périodes de fêtes). A noter toutefois qu’en Chine, il n’y a que trois semaines de congés payés. Les opéras fonctionnent pour leur part sur le modèle « stagione » des opéras français et italiens, mais avec des troupes de chanteurs, où ces derniers sont rémunérés au mois.

Le répertoire, entre occident et orient
Les orchestres symphoniques chinois interprètent principalement la musique occidentale classique et romantique. Le cor solo de l’Orchestre symphonique de Pékin, Reynald Parent, qui est responsable de la rubrique Chine du site mousikos (dédié aux musiciens français en poste à l’étranger), dit apprécier « particulièrement ici l’attachement et le respect des musiciens pour la musique occidentale. Ils mettent tout leur cœur dans l’interprétation de Mozart, Haydn, Beethoven, Strauss..., avec le même désir de se surpasser. » La musique ancienne reste elle peu développée. Si les orchestres baroques étrangers se produisent occasionnellement en Chine à l’occasion de tournées asiatiques, il n’existe en Chine aucun ensemble sur instruments anciens. Mais cela ne saurait tarder – habile sera le premier à créer une formation de ce type… En ce qui concerne la musique contemporaine, Xu Zong l’avoue : « il n’est pas facile de programmer Ligeti ou Stockhausen en Chine ! Par contre, nous avons des compositeurs chinois, comme Tan Dun (qui a écrit la bande originale du film « Tigre et Dragon ») ou Qigang Chen, à la musique plus moderne et très raffinée. » Quant à l’opéra, il est dominé par le répertoire italien du XIXème siècle. On voit également de plus en plus de spectacles reprenant les codes de l’opéra traditionnel chinois en les incorporant dans une écriture lyrique occidentale. Un drôle de mélange de genre, que les anglo-saxons qualifieraient de crossover.

Les salles de concert : des complexes tous azimuts
La réussite musicale de la Chine repose en grande partie sur la qualité des équipements. La Chine a vu fleurir ces dernières années des salles de concerts et des opéras de premier plan. Les architectes français ont signé plusieurs projets : Paul Andreu (l’Opéra de Pékin, en forme d’œuf, mêlant verre et titane), Christian de Portzamparc (l’audacieux Centre culturel de Suzhou, en construction), sans oublier Jean-Marie Charpentier, qui a réalisé le déjà historique Opéra de Shanghai. A chaque fois, ces salles détonnent par leurs dimensions : il s’agit en fait de vastes complexes, où l’on trouve plusieurs salles (opéras, concerts symphoniques…) mais aussi des restaurants, des bars et des magasins en tous genres (de l’antiquaire au fleuriste !). Ces complexes sont des lieux de vie, toujours très étroitement connectés aux transports. Les musiciens apprécient en particulier ces salles pour leurs qualités acoustiques. Parmi les plus belles réussites en la matière, l’Opéra de Canton, construit par la regrettée Zaha Hadid, se distingue par la forme asymétrique de la salle, avec ses balcons organiques – l’acousticien est le néo-zélandais Sir Harold Marshall, qui fut à l’œuvre sur la Philharmonie de Paris. On en est encore qu’au tout début : la Chine projette de construire dans l’avenir plus de 200 nouvelles salles.

Un public plus jeune
« Les jeunes constituent la moitié de notre public. Cela n’a rien à voir avec la situation en Europe », observe Xu Zong. En Chine, la musique classique n’est pas associée à une génération âgée. C’est au contraire un phénomène de plus en plus tendance… Les structures mènent également d’importantes actions culturelles. L’Opéra de Shanghai propose ainsi des opéras en format de poche (avec un piano à la place de l’orchestre et des distributions de jeunes chanteurs) dans les universités, les entreprises… Dans les salles de concert, on compte également un grand nombre d’expatriés. C’est encore plus le cas à Hong Kong ou à Macao, respectivement anciennes colonies britanniques et portugaises, qui ont aujourd’hui un statut particulier (le fameux « un pays, deux systèmes » propre à Hong Kong). « On sent la différence, observe Alain Paris. Il y a à Hong Kong un passé culturel qu’il n’y a pas en Chine occidentale ». L’Orchestre de Macao compte, lui, un musicien français : le trompette solo David Rouault, passé par le CNSM de Paris.

Mais au final, quelle est l’identité des orchestres chinois ? Pour le chef Alain Paris, « ils ont une technique fantastique, en particulier dans les cordes. Les musiciens sont très disciplinés, on n’entend pas une mouche voler en répétition. Mais par contre, je n’arrive à rien lire sur leur visage. Alors que d’habitude dans les orchestres, on se cherche par le regard, on rebondit à un sourire, une plaisanterie. Il leur reste à acquérir une véritable personnalité musicale, mais je pense que cela ira plus vite qu’au Japon ». Cette situation reflète aussi les problématiques politiques du pays. Dans un Etat où la liberté d’expression est régulièrement bafouée, le musicien n’ose pas forcément dire ce qu’il pense ou ressent. Cela peut aujourd’hui changer grâce à certaines personnalités, comme le chef d’orchestre Muhai Tang, directeur artistique des orchestres de Shanghai, Zhenjiang et de l’Orchestre national de Chine, à la vision musicale singulière et tout sauf disciplinaire.

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