Le par cœur : vertus et tabous

Suzanne Gervais 10/01/2018

Synonyme de performance et de virtuosité, le par cœur fascine le public. Est-il pour autant le Graal de tout interprète ? Une pratique aux multiples atouts pédagogiques, qui peut être source d’angoisse.

Le par cœur n’a pas toujours été le but du soliste. Les interprètes n’ont pas toujours été tenus de se produire, sur scène, sans leurs partitions. Chopin piquait des colères noires quand ses élèves osaient jouer sans le texte, preuve, selon pour les musiciens et le public de l’époque, d’un manque de considération insultant pour le compositeur.

Un fait culturel récent

Jusqu’à la seconde moitié du 19e siècle, jouer par cœur est assimilé à de l’improvisation et ne plus se référer à la partition est le signe d’un manque d’humilité condamnable vis-à-vis de l’œuvre musicale. Une pianiste de 18 ans a pourtant l’audace de se produire dans le Berlin des années 1830… en interprétant son programme de tête. Il s’agit de Clara Wieck, future épouse de Schumann, à propos de laquelle la peintre Clara Bettina von Arnim, très mélomane, écrit, furieuse : « Quelle prétention de s’asseoir au piano et de jouer sans la partition ! » La bravade de Clara annonce une révolution : les sociétés de concert fleurissent alors un peu partout en Europe et les concerts publics se substituent aux soirées musicales feutrées des salons. Les mélomanes se pressent pour assister aux prouesses de plus en plus acrobatiques des solistes. Parmi ceux-ci, Paganini, puis Liszt. Sur scène, les apparitions du pianiste s’apparentent de plus en plus à des numéros de bravoure. Désormais, la maîtrise d’une œuvre rime avec mémorisation, apanage de la virtuosité.

Le par cœur dans l’enseignement

Une tradition récente, mais bien ancrée. Les règlements de tous les grands concours stipulent que les concertos doivent être joués par cœur. Les partitions sont tolérées uniquement pour la musique de chambre et les œuvres contemporaines. En 2018, rares sont les professeurs à ne pas encourager leurs élèves à délaisser la partition, au moins le temps d’une audition ou d’un examen. Certaines pédagogies font grand cas de la mémorisation, comme la méthode Suzuki. Professeur de flûte traversière au CRD d’Evry et à l’école Suzuki de Paris, Cristina Montagna témoigne des vertus de l’apprentissage par cœur : « La méthode Suzuki permet à des élèves de moins de 5 ans de commencer la musique, explique-t-elle. A cet âge, ils ne savent pas encore lire. Les premières années, la transmission est uniquement orale : ils apprennent la musique sans partition. » Habitués à mémoriser des mélodies, ces élèves sont naturellement à l’aise avec le par cœur.

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