Debussy et l’édition musicale

Alain Pâris 07/02/2018
Etat des lieux du travail éditorial et musicologique mené depuis un siècle sur les œuvres de Debussy.
Deux éditeurs avaient compris d’emblée la place qu’était appelée à occuper la musique de Debussy : Fromont et Durand, qui publièrent la quasi-totalité de ses œuvres. Le rachat du fonds Fromont par Jobert en 1921 se traduisit par un simple changement d’étiquette, avec quelques “éditions nouvelles” dans les années 1930. Mais à cette époque, la rigueur éditoriale n’avait pas le même sens qu’aujourd’hui. Pas ­d’Urtext, des corrections a minima et une recherche musicologique souvent entravée par le verrouillage des ayants droit. Il fallut attendre que ce répertoire tombe dans le domaine public (en 1968 dans la plupart des pays, plus tard en France) pour que les choses commencent à changer. Les éditeurs se précipitèrent alors sur cette manne avec des approches diverses. Aux Etats-Unis, Schirmer publia les grandes œuvres pour piano sans se préoccuper d’une démarche éditoriale approfondie. Au même moment, ces titres à succès paraissaient chez Ricordi dans une édition du pianiste Jörg Demus (Préludes, Suite bergamasque, Arabesques, Children’s Corner…). En Allemagne de l’Est, Max Pommer supervisait une édition des principales pièces pour orchestre chez Peters, tandis qu’Eberhardt Klemm et Reiner Zimmermann se consacraient à la musique pour piano et à la musique de chambre, volumes qui circulaient alors largement dans le bloc communiste.

Urtext

Parallèlement, un travail musicologique approfondi commençait à porter ses fruits sans se limiter aux pièces pour piano : corrections, retour aux sources, vérifications avec les exemplaires corrigés par Debussy : il y avait du travail pour les musicologues et il y en a toujours, car on ne cesse de retrouver des sources disparues. Ernst-Günter Heinemann préside alors, chez Henle, aux destinées d’une édition globale Urtext ; chez Universal Edition, Michael Stegemann et Michel Béroff publient les principaux recueils pianistiques. Viennent plus tard Breitkopf, avec quelques titres pour orchestre, et surtout Bärenreiter (piano, musique de chambre et orchestre). Entre-temps, les éditeurs américains de grande diffusion (Kalmus, Luck’s et Dover) avaient reproduit les planches d’origine proposées à la vente partout où la levée du copyright le leur permettait, tandis que Peters (après la réunification des branches de Leipzig et de Francfort) se contentait de recycler les anciennes éditions d’Allemagne de l’Est, qui ne sont pas de véritables Urtext.

Durand

Mais la grande révolution, on la doit à François Lesure et à une équipe de spécialistes, interprètes et musicologues de haut niveau avec la nouvelle édition critique entreprise chez Durand. Lorsqu’elle est mise sur les rails, c’est le premier exemple français d’un tel projet éditorial, soutenu par Musica Gallica, le CNRS et la BNF. En 1985 paraît le premier volume (Préludes, préparés par Claude Helffer et Roy Howath). A la mort de François Lesure en 2001, Denis Herlin reprend le flambeau. A ce jour, 21 des 37 volumes prévus sont disponibles. Quelques tirés à part, partitions de poche et volumes au format réduit sont venus compléter cette série pour en faciliter la diffusion. Le dernier volume paru, consacré aux mélodies composées entre 1882 et 1887, est un bel exemple des récentes découvertes : du vivant de Debussy, seules six mélodies de ce qu’on appelle le “Recueil Vasnier” avaient été publiées, recueil intime destiné à l’une de ses conquêtes. Elles connurent généralement des modifications non négligeables (les Fêtes galantes, notamment), voire plusieurs versions qui sont regroupées dans ce volume. On suit l’évolution du travail de Debussy à la trace avec, en filigrane, le cheminement de sa vie privée. Le prochain volume de l’édition intégrale Durand sera consacré aux orchestrations de Debussy (certaines de ses propres œuvres et les Gymnopédies de Satie)

Bärenreiter

De son côté, l’éditeur allemand, qui a déjà fait paraître La Mer et le Prélude à l’après-midi d’un faune, poursuit son chemin avec la récente publication de la Rapsodie pour clarinette (version pour orchestre et version avec piano), éditée par Douglas Woodfull-Harris. La recherche debussyste est si vivante que chaque nouvelle édition apporte quelque chose aux précédentes. Dans le cas de la Rapsodie, on ne peut parler que de précisions ; il n’existe aucune alternative majeure au texte déjà connu, comme dans les Nocturnes par exemple, mais tous les problèmes d’attaques et d’articulations sont ici soulevés. L’introduction révèle beaucoup de choses sur les premières exécutions qui ne figuraient pas dans la “bible” de François Lesure. Les clarinettistes trouveront aussi leur bonheur dans l’une des ultimes transcriptions de Zoltan Kocsis, la Valse romantique, dont Editio Musica Budapest publie sa version pour clarinette et piano. On sait avec quels scrupules et quel bonheur il se livrait à ce genre d’exercice (on devait déjà à Zoltan Kocsis une très belle version pour deux pianos de Sirènes chez le même éditeur).
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