Jacques Rouvier: «Avec Debussy, appréhender le lointain»

Pour le professeur au Mozarteum de Salzbourg, enseigner la musique pour piano de Debussy implique non seulement la maîtrise de son style, mais aussi la connaissance de ses sources d’inspiration et des arts de l’époque.
« Il faut débarrasser la musique de tout appareil scientifique. La musique doit humblement chercher à faire plaisir ; il y a peut-être une grande beauté possible dans ces limites. L’extrême complication est le contraire de l’art. » (Claude Debussy, Monsieur Croche, antidilettante, 1921)
Quelles sont les spécificités de la technique, de l’écriture pour piano de Debussy ?
Il composait sur un piano droit dont la mécanique était très souple. Si l’on ressent cette légèreté, en plaçant les bras (et non les épaules) en suspension, comme en apesanteur, il est plus facile d’envisager Les Fées sont d’exquises danseuses, Feux d’artifice, Reflets dans l’eau ou la fin de Pagodes. Ce conseil vaut pour la majeure partie de son œuvre, à l’exception des pièces composées en 1915, En blanc et noir et surtout les Etudes : certaines, écrites avec l’énergie du désespoir causé par la maladie et la guerre, font appel à un clavier résolument plus musclé. Elles forment un jalon essentiel dans l’évolution de la musique au 20e siècle, au même titre que les productions de la Seconde Ecole de Vienne. Si le son peut parfois atteindre au paroxysme, on doit cependant restituer sans forcer l’expression propre à la dynamique, aux phrasés, aux ponctuations. Entre parenthèses, le travail des Etudes est d’une aide incontestable pour l’interprétation des Vingt regards sur l’enfant Jésus de Messiaen. Au fond, je dirais que Debussy est le musicien du “lointain”. Du lointain des modes antiques (lydien, dorien, phrygien…), qui teintent sa musique d’une nostalgie infinie, et du lointain cosmique, au sens où Pluton est éloignée de la Terre. Une halte est possible sur la Lune, qui a si souvent inspiré Debussy, mais ce fantasme a perdu de son mystère depuis que l’homme y a posé le pied !
Quels éléments rapprochent Debussy de Ravel, ou l’en distinguent ?
D’un mot, en tâchant d’éviter les clichés, Debussy s’inscrit dans la continuité du piano de Chopin, quand Ravel s’avère plus lisztien. En matière de langage, Debussy aura sans doute dépassé Ravel, de peu. Mais ce dernier n’était pas très tenté par “l’aventure contemporaine” pour elle-même, bien qu’il défendît les Viennois avec courage à une période critique. Les Chansons madécasses et sa Sonate pour violon et violoncelle lui semblaient être ses œuvres les plus avancées. Son legs pianistique reste écrasant : des Jeux d’eau aux concertos, il n’y a que des chefs-d’œuvre, prodigieusement élaborés. Ravel suscite le rêve par le biais de sa science instrumentale, qu’alimentent les études de Chopin (si pianistiques) et celles de Liszt (si symphoniques et virtuoses à la fois). Néanmoins, le Ravel qu’inspire le Traité des sensations de Condillac ne rejoint-il pas le Debussy des Chansons de Bilitis ?
La littérature, la peinture sont-elles nécessaires pour comprendre l’univers debussyste ?
Elles sont indispensables : Baudelaire, Mallarmé, le Rimbaud du Bateau ivre… On ne saisit pas L’Isle joyeuse si l’on n’a pas lu Pierre Louÿs (à propos, écoutez la conclusion de ce morceau et la fin de la bacchanale du Daphnis de Ravel : la parenté est flagrante). Mais concentrons-nous d’abord sur ses sonorités. Les timbres orchestraux de La Mer, du Prélude à l’après-­midi d’un faune, des Nocturnes peuvent y aider, au clavier. Il faut cultiver la lumière : pensez à ces autoportraits de Rembrandt où l’emploi du clair-obscur est hallucinant. Il faut “opposer les sonorités” : les accords graves (con sordino) aux accords aigus (senza), par exemple dans la même nuance pp de cet ineffable rêve qu’est La Terrasse des audiences du clair de lune. Il faut aussi creuser la couleur : Monet, Renoir, leurs épigones doivent être appelés à la “fête”. Si leur bleu, vu de près, peut se moirer de vert, de noir ou de rouge, sa teinte globale demeure. De même, chez Debussy, un accord peut sonner forte sur le plan de l’harmonie perçue, alors que certaines notes seront touchées piano, d’autres mezzo-forte, d’autres pianissimo… Selon que la “couleur” de ce forte sera plus vive ou plus claire, en fonction du caractère, de l’expression qu’on voudra lui imprimer, ses nuances, ses composantes s’agenceront différemment.
Pour le reste, j’avoue n’être pas fanatique de la prose debussyste. Son préambule aux Etudes semble inutile : elles sont si maladroitement écrites (n’ayant rien à envier, de ce point de vue, aux redoutables Sonates op. 101 et op. 106 de Beethoven) qu’il faut évidemment y chercher ses doigtés “passionnément” ! Debussy a en commun avec Beethoven de s’être projeté très en avant vers la musique du futur. Les deux cohabitent à merveille au sein d’un programme, sans doute pour cette raison.
Les éditions actuelles sont-elles fiables ?
Les nouveaux volumes Durand sont les meilleurs, encore que je ne jure pas toujours par leurs “corrections”. Jouer en noires le glas de la Cathédrale engloutie (la première édition indique des blanches), sous prétexte que Debussy fait ainsi sur le pâle document sonore qu’il nous a laissé, n’implique pas nécessairement de devoir changer le rythme ou le tempo. Disons qu’il n’est pas inintéressant de le signaler comme une possible fantaisie de l’auteur. Après, à chacun sa notion de l’engloutissement… Un problème de phrasé se pose aussi dans l’édition luxe de la “nouvelle Durand”, révisée par le cher Claude Helffer, disparu en 2004. On y reproduit le début de Pour les arpèges composés copié par Debussy lui-même, or cet autographe est dépourvu de l’indication lusingando qui figure sur la partition originale autorisée par lui. Qui croire, donc ? Debussy ou Debussy ? Peut-être était-il aussi changeant que ces nuages qu’il aimait tant.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes pianistes désireux de l’aborder ?
De prendre leur temps… De rêver, de lire, d’essayer d’appréhender le “lointain”. Ces exercices simples sont contrariés, hélas !,  par les exigences du monde moderne et par la prolifération des concours internationaux. Que l’on soit Britannique, Allemand ou Malgache, la distance jusqu’à Pluton est la même : il suffit d’imaginer le voyage.
Les Français sont-ils encore les gardiens du temple debussyste ?
Cent ans après la mort du compositeur, honnêtement, je l’ignore : en la matière, je croirais davantage en l’individualisme qu’au “nationalisme”, si l’on vise le seul fait d’être originaire du même pays. Par-delà l’héritage de Ricardo Viñes, d’Alfred Cortot, de Samson François (quand il ne s’écartait pas trop du texte), on ne saurait ignorer l’apport de Walter Gieseking, d’Arturo Benedetti Michelangeli ou de Claudio Arrau, pour ne citer que ces grands interprètes du passé. Ce que je peux dire, en revanche, c’est que nous, musiciens, Français ou non, avons le devoir absolu d’éviter une éclipse de Lune sur le temple qui fut.
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